Accueil | Web BUZZ | 2003, l'enfer de l'accusation de viol pour Johnny : son avocat raconte

2003, l'enfer de l'accusation de viol pour Johnny : son avocat raconte

C’est un lundi, à l’heure du déjeuner, que Johnny Hallyday l’appelle sur son portable. M° Gilles-Jean Portejoie est en train de boire un verre de Sancerre rouge avec son chauffeur dans un bistrot de Clermont-Ferrand, sa ville, où il est né en 1949.

« Vous connaissez mes soucis ? » interroge le rockeur national.

« Oui, j’ai vu », dit l’avocat, qui a déjà une bonne partie de sa carrière derrière lui –arrière-grand-père mineur, grand-père instituteur, père assureur, il s’est inscrit au barreau de Clermont en 1973, avant d’être aspiré 16 ans plus tard par l’illustre Paul Lombard, qui lui a proposé un bureau dans la capitale.

« On me dit que vous êtes l’homme de la situation ».

Ils conviennent de se voir le lendemain à la faveur d’un concert de l’artiste à Saint-Etienne, dernière étape de son tour de France.

L’avocat a évidemment lu les articles consacrés à l’ « affaire ». Une jeune femme, Marie-Christine Vaud, a déposé plainte pour viol contre Hallyday. Les faits se seraient déroulés le 23 avril 2001, après un repas arrosé à bord d’un yacht de luxe, dans le port de Cannes, mais la victime n’a déposé plainte qu’un an plus tard. Le procureur de Nice, Eric de Montgolfier, s’est emparé du dossier avec une certaine délectation, et après un an d’enquête préliminaire, vient d’annoncer, le 3 mars 2003, l’ouverture d’une information judiciaire contre X pour viol, menaces sous conditions et appels malveillants. Madame Chirac est sortie du bois pour accorder publiquement sa protection au mis en cause sur le mode : « On ne touche pas à Johnny ». Bref, le scandale a déjà pris une ampleur nationale, Hallyday oblige…

Le lendemain de ce premier appel, les gendarmes accueillent l’avocat à proximité du stade Geoffroy Guichard, le « chaudron » stéphanois, et le guident vers son nouveau client, qui achève une petite sieste. « Fauve instinctif » selon un proche, le chanteur est aussi très direct : « Je suis accusé de viol et je suis innocent. Je ne l’ai pas fait. Je voudrais que vous vous occupiez de mes intérêts ».

Dix minutes plus tard, Johnny présente son avocat (élu bâtonnier à 36 ans, tout de même) à ses musiciens, qui jouent à la pétanque en attendant l’heure du pot. À la fin du rendez-vous, c’est déjà le grand amour.

« T’as une belle gueule, tu me plais, t’es mon avocat ! » s’exclame le chanteur.

« Tu as une belle gueule, tu me plais, t’es mon avocat ! »

Hallyday est persuadé que l’histoire n’est pas bien méchante, mais peu d’affaires vont susciter une telle couverture médiatique. Presque autant que l’affaire Clearstream, à une différence près : viol ou pas viol, tout le monde comprend cette fois de quoi il retourne. Pas un bistrot dans le pays où l’on n’a pas son idée sur la question. La plupart défendent l’idole, dont on se demande bien pourquoi il aurait eu besoin de violer cette fille, vu que les femmes lui courent après… Le tout Paris s’en mêle, ce qui n’est pas sans ravir secrètement celui qui se présente volontiers comme un « avocat provincial », bien que défenseur de Mazarine Pingeot, fille de François Mitterrand, de Véronique Colucci, compagne de Coluche, et de biens des héros anonymes –qui ne sont pour rien dans sa promotion comme officier de la Légion d’honneur, une « rouge » qui « contribue à l’élégance de la robe », dit-il.

L’avocat doit composer avec la forte personnalité du procureur Montgolfier, à l’époque en train de faire leur peau aux francs-maçons niçois qui ont infiltré le palais. Le magistrat traite en direct avec la plaignante, défendue par son propre avocat. Sincèrement convaincu du sérieux du dossier, il entend assister personnellement à toutes les auditions du suspect.

M° Portejoie plonge dans le bain niçois. Il découvre assez rapidement que les documents sur lesquels repose la plainte sonnent faux. La main du petit milieu local ? Il le pressent. « Johnny est un séducteur né, raconte l’avocat, attablé à l’une des tables du Raphael, l’hôtel qu’il a choisi comme quartier général dans la capitale, à deux pas de l’Etoile. Son image est en jeu. Il accepte de me laisser carte blanche ».

L’audition de Laeticia, l’épouse du rocker national, est un « moment difficile, se souvient M° Portejoie, une humiliation ». Hallyday lui-même est entendu à plusieurs reprises, et à chaque fois, la même « frénésie » s’empare des médias : va-t-il être mis en examen ?

Le jour de l’audition est décalé au dernier moment pour échapper aux journalistes, qui campent depuis la veille devant le palais de justice. Le personnel du palais, les policiers, tout le monde est aux balcons pour voir passer la vedette, obligée de signe des autographes avant de parapher les procès-verbaux. Il s’en sort sans mise en examen, jusqu’à quand ?

Pour l’audition suivante, l’avocat et son client atterrissent à Mandelieu. Il fait très chaud. Hallyday porte un costume blanc. Comment cela va-t-il tourner ? Bien ? Mal ? Ils boivent un petit verre de rosé à l’aéroport pour se détendre, l’occasion pour le chanteur de tester sa popularité auprès des serveurs. Ce qui préoccupe le plus l’accusé, ce sont les dégâts collatéraux, ces blessures qu’il peut occasionner à sa famille. De nouveau, il passe à travers et repart comme il est venu : simple témoin assisté.

« Contrairement à ce qu’on pense, tu es un citoyen comme les autres, mon vieux. Tu n’es pas Hallyday, tu es Smet. »

L’affaire dure, contrairement aux pronostics du présumé violeur, que son avocat prend soin de conditionner comme le lui a appris son « père spirituel » (M° Lombard) : « Contrairement à ce qu’on pense, tu es un citoyen comme les autres, mon vieux. Tu n’es pas Hallyday, tu es Smet. Quand tu es convoqué, tu te rends aux convocations. C’est comme ça que tu surprendras tout le monde, en étant un simple citoyen, en acceptant le règles ».

L’entourage ombrageux du chanteur proteste, mais Hallyday ne se dérobe pas, même à l’heure de la reconstitution. Consignes d’un avocat qui ne croit pas aux « interventions, ni aux combines parisiennes, ni au fait que l’on puisse être au dessus des lois ». Et prend le « risque de déplaire » à son client, selon ses mots, « en lui demandant d’affronter cette machine judiciaire à la loyale ».

Gilles-Jean Portejoie découvre l’ « intraitable » monde su show-biz parisien. Hier simple notable clermontois, connu pour défendre quelques figures de la mitterrandie, comme l’ancien ministre du budget Michel Charasse, il est devenu l’avocat de Johnny. Il « gère » le quotidien Nice-Matin, en première ligne, joue les équilibristes avec le Parisien, qui ne rate pas un épisode, colmate les brèches, tente d’éviter l’erreur diplomatique qui le renverrait aux affaires clermontoises, certes délicieuses, mais nettement moins médiatiques. Il est seul aux manettes, le staff habituel de Johnny étant peu au fait du domaine pénal. Seul face au plus célèbre des chanteurs français avec lequel il noue « un lien de tendresse », loin de ces clients hâbleurs, façon Bernard tapie, qui assurent à leur avocat qu’il se fait un nom grâce à eux. Il sait se faire écouter, lui qui conseilla un à un confrère trainé devant les assises pour avoir frayé avec des voyous de se présenter « avec des Berlutti usées, de regarder ses pieds et de fuir les plateaux télé ».

Le juge d’instruction Philippe Dorcet traite le dossier en « vieux baroudeur, jamais dans l’excès », se refusant à prendre Hallyday en otage. Le procureur, lui, reste « un adversaire déterminé, peu chaleureux et convaincu ». Du moins jusqu’au jour où le médecin qui a rédigé le certificat médical pour le compte de la « superbe » Marie-Christine Vaud se retrouve poursuivi devant le tribunal correctionnel pour faux. Où l’on découvre que la victime, qui a déposé plainte un an après les faits, avait travaillé sur le fameux yacht. Et qu’une véritable conjonction d’intérêts s’est formée au gré des rencontres pour « faire grimper aux arbres Johnny ».

Quatre ans après le concert de Saint-Etienne, l’affaire se dénoue en faveur de l’accusé. Le 10 janvier 2006, le procureur requiert un non-lieu pour Hallyday. Une victoire totale, puisque le non-lieu est confirmé devant la chambre de l’instruction d’Aix-en-Provence. La digue n’a pas sauté. La vedette n’a pas été mise en examen et ne sera pas renvoyée devant les assises pour viol. Mission accomplie pour l’avocat qui a depuis longtemps retourné l’arme et déposé plainte contre la demoiselle, le pharmacien et le médecin suspectés d’avoir trempé dans le complot.

« Ce qui a sauvé Johnny, c’est de s’être présenté comme un citoyen, c’est cette normalité »

« Ce qui a sauvé Johnny, insiste l’avocat, c’est de s’être présenté comme un citoyen. C’est cette normalité. Le piège aurait pu se refermer à tout moment. C’est assez réconfortant finalement de constater la capacité de réaction de l’institution dans un cadre pourtant peu paisible. L’institution est plus forte que tout. Elle compense, c’est pourquoi l’erreur judiciaire ne rôde pas dans les prétoires. Même à Outreau, elle s’est ressaisie ! »

Hallyday, le protégé des Chirac, représenté par un avocat radical socialiste tendance Fabius, défenseur de la mémoire de Mitterrand, le tandem n’était pas gagné d’avance. M° Portejoie a pourtant vécu quatre ans durant dans l’intimité de la star, avec de nombreux rendez-vous au domicile de Johnny, à Marne-la-Coquette. Invité à la table du restaurant que le chanteur possédait près de l’Etoile, le Balzac, il l’a reçu dans son propre établissement, le Chardonnay, à Clermont-Ferrand. (…)

Comment faire avancer sa cause autrement qu’en appelant les journalistes à la rescousse ? Le doute est vendeur, l’avocat a eu le loisir de le vérifier, lui qui plaide une trentaine de fois par an devant les assises depuis plus de 30 ans. Le Parisien s’empare de l’affaire, puis Libération, suivi par plusieurs chaines de télévision. À l’heure de requérir, le procureur n’en demandera pas moins une peine de 16 ans de prison contre le scientifique, qui sera acquitté le 1er juin 2012 après 18 mois d’emprisonnement, sous les vivats de ses supporteurs…

Les médias, Portejoie connaît, c’est peut-être même l’une des raisons pour lesquels Johnny et son avocat régulier, M° Waconsin, firent appel à lui à l’heure de répondre coup par coup au redoutable Eric de Montgolfier, connu pour disposer d’une puissance de frappe médiatique hors pair. Pas un jour, à l’époque, pas un rebondissement sans qu’un journaliste ne vienne vers l’avocat, lui permettant de répliquer à un procureur au mieux de sa forme, lui qui venait de faire l’objet d’une inspection dont il était sorti par le haut. Un bras de fer aussi important, sinon plus, que les écoutes téléphoniques des marins en poste sur le yacht, à l’heure où « la meute fascinée guettait le moment où l’affaire allait basculer et la star finir aux assises ».

Extrait de Secrets d’avocats. Fayard.

Lire l'article depuis la source

x

Check Also

Quelques précisions après notre article sur Yassine Belattar

Par Martine Gozlan Publié le 15/12/2017 à 11:25 Et toc, une polémique de plus dans un ...

Partages