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Accord avec la Chine: le pape François se prend les pieds dans le trop vieux tapis de la realpolitik

Ces dernières semaines, de nombreux observateurs sont restés perplexes, voire profondément troublés, devant la perspective d’un accord sur le point d’être conclu entre le Vatican et la République populaire de Chine.

Cet accord concèderait un rôle considérable au régime communiste chinois dans la nomination d’évêques catholiques en Chine et s’inscrirait dans une démarche visant à rétablir des relations diplomatiques pleines et entières entre Pékin et le Saint-Siège. La possibilité d’un tel accord soulève bon nombre de questions.

Poursuite obstinée de relations avec la Chine

Pourquoi le Vatican se fierait-il à un quelconque accord cosigné par une puissance autoritaire, compte tenu de ses précédentes expériences malheureuses avec l’Italie de Mussolini et le Troisième Reich de Hitler, qui ont tous les deux systématiquement violé les concordats qu’ils avaient conclus avec le Saint-Siège? 

Pourquoi les diplomates du Vatican (et peut-être même le pape François lui-même) ont-ils choisi d’ignorer les avertissements venus de l’intérieur de la Chine et du cardinal Joseph Zen, ancien évêque de Hong Kong, sur l’impact négatif d’un accord de ce type sur les catholiques chinois restés loyaux à Rome plutôt qu’à l’Association catholique patriotique parrainée par le régime?

Pourquoi l’Église violerait-elle son propre droit canonique (selon lequel «aucun droit ou privilège d’élection, de nomination, de présentation ou de désignation d’évêque n’est accordé aux autorités civiles») dans le cadre de démarches pour établir des échanges diplomatiques officiels avec un régime qui viole les droits humains de façon quotidienne, et souvent en faisant preuve d’une grande cruauté?

Qu’est-ce qui peut bien motiver, depuis quarante ans, la poursuite obstinée par les diplomates du Vatican de relations diplomatiques entre le Saint-Siège et la Chine?

Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de faire trois bonds en arrière: d’abord en 1870, puis en 1929 et enfin en 1962.

Puissance européenne secondaire

En 1870, lorsque les forces du Risorgimento s’emparent de Rome et en font la capitale de l’Italie unifiée, les derniers vestiges des anciens États pontificaux (qui englobaient autrefois toute l’Italie centrale) disparaissent; le pape Pie IX se retire derrière les murs de la Cité léonine, où il se décrit lui-même comme «le prisonnier du Vatican».

Le Saint-Siège, que le droit international et les pratiques diplomatiques coutumières reconnaissent depuis longtemps comme étant l’incarnation juridique du rôle de pasteur universel de l’Église catholique tenu par le pape, continue d’envoyer et de recevoir des ambassadeurs, alors même qu’il est dépourvu de territoires sur lesquels exercer une souveraineté internationalement reconnue.

Les quatre successeurs de Pie IX n’en essaieront pas moins de passer un accord avec le nouvel État italien, afin de garantir l’indépendance du pape vis-à-vis de toutes les puissances terrestres. Cet objectif sera atteint par Pie XI lors des accords du Latran de 1929, qui créent la cité-État indépendante du Vatican sur une superficie de quarante-quatre hectares autour de la basilique Saint-Pierre.

Mais si les accords du Latran garantissent la liberté du pape de conduire son propre ministère sans interférence d’un autre souverain, la réduction du territoire du pape au micro-État du Vatican souligne qu’à l’avenir, la diplomatie du Saint-Siège devra se replier sur l’exercice de l’autorité morale du pape et non sur les instruments tangibles habituels de la puissance d’État.

Le service diplomatique du Vatican, largement italien, n’a pourtant jamais appréhendé pleinement les implications des accords du Latran. Il semblerait même que ces professionnels de la politique extérieure aient continué à penser que le nouveau Saint-Siège/Vatican était un genre de réincarnation des anciens Saint-Siège/États pontificaux –c’est-à-dire une puissance européenne secondaire.

À mesure que l’Italie elle-même perdait de son influence dans le cadre de la politique mondiale, il devenait naturel pour les diplomates papaux italiens de chercher à obtenir pour «Rome» un rôle plus important sur la scène internationale, tirant parti du système au même titre que les autres puissances secondaires.

«Modus non moriendi» à l’Est

Puis vint octobre 1962. Il n’a pas été suffisamment souligné que l’ouverture du concile Vatican II –cette assemblée de quatre années de tous les évêques catholiques du monde, devenu l’événement le plus important de l’histoire catholique depuis la Réforme et qui jeta les bases du rôle actuel de promoteur et défenseur institutionnel majeur des droits humains de l’Église catholique—coïncida exactement avec la crise des missiles de Cuba.

Le pape Jean XXIII et le corps diplomatique du Vatican furent suffisamment secoués par la possibilité d’une guerre atomique susceptible de tuer Vatican II dans l’œuf pour deviser une profonde réorientation de la diplomatie du Vatican vers le monde communiste européen. Cette démarche prit le nom d’Ostpolitik vaticane, dont le principal agent fut l’archevêque Agostino Casaroli, diplomate de carrière au Vatican.

L’Ostpolitik de Casaroli, déployée sous le pontificat du pape Paul VI (1963-1978), visait à trouver un modus non moriendi, un «moyen de ne pas mourir» –comme le disait souvent Casaroli– pour l’Église catholique derrière le rideau de fer.

Afin de nommer des évêques, qui pouvaient ordonner des prêtres et ainsi maintenir la vie sacramentelle et spirituelle de l’Église sous des régimes athées, le Vatican mit fin au discours anti-communiste qui avait caractérisé sa diplomatie publique dans les années 1950. Il rappela également les hauts fonctionnaires de l’Église qui refusaient la moindre concession aux gouvernements communistes (comme le cardinal Jozsef Mindszenty en Hongrie et le cardinal Josef Beran en Tchécoslovaquie), découragea les dirigeants catholiques en exil comme le cardinal ukrainien Josyf Slipyj de jouer des rôles publics, pressa le clergé catholique et les laïcs clandestins de cesser leur résistance à leurs régimes communistes locaux et chercha diligemment différentes formes d’accords avec des gouvernements communistes.

Une des hypothèses qui alimentait cette remarquable volte-face était que son discours anti-communiste sans ambages d’autrefois était au moins en partie responsable de la persécution de l’Église par les régimes communistes; le Vatican pensait que s’il se montrait plus accommodant (le mot-clé était «dialogue»), une telle démonstration de clémence deviendrait mutuelle.

Échec de l’«Ostpolitik»

Cela n’a pas été le cas. En toute objectivité, l’Ostpolitik de Casaroli fut un échec –et dans certains cas, une catastrophe.

À Rome, elle conduisit à une profonde infiltration du Vatican par les services de renseignement du bloc de l’Est, une débâcle de contre-espionnage (aujourd’hui pleinement documentée par des sources originales) qui plaça les diplomates de l’Église dans une position de faiblesse encore plus accentuée lors des négociations avec leurs homologues communistes, bien souvent au courant de la stratégie du Vatican grâce au travail de taupes et d’informateurs bien placés au sein de la curie romaine.

Dans les pays destinés à être les bénéficiaires putatifs de l’Ostpolitik, la diplomatie de la navette de Casaroli ne déboucha sur aucune amélioration conséquente; en réalité, elle provoqua même plus de mal que de bien.

La hiérarchie catholique hongroise se transforma en une annexe de l’État hongrois, donc du parti communiste hongrois. La répression ne fit que s’aggraver dans ce qui était alors la Tchécoslovaquie, où de fausses organisations catholiques acquises au régime accédaient à la reconnaissance publique tandis que certains évêques et prêtres travaillaient comme concierges, laveurs de carreaux et réparateurs d’ascenseurs et conduisaient des offices clandestins la nuit venue.

L’Ostpolitik n’améliora en rien le sort des catholiques d’Union Soviétique: l’Église grecque-catholique ukrainienne demeura la plus grande communauté religieuse illégale du monde et les chefs de la résistance lituanienne catholique se retrouvèrent réduits aux travaux forcés dans les goulags.

L’Ostpolitik n’eut pas d’effet vraiment sérieux en Pologne, où un habile primat, le cardinal Stefan Wyszynski, et le charismatique archevêque de Cracovie, le cardinal Karol Wojtyla, adressaient des courbettes polies aux diplomates du Vatican en visite tout en continuant à tenir tête aux autorités communistes polonaises au moyen de vigoureuses manifestations publiques, lorsqu’ils estimaient qu’elles étaient nécessaires à la préservation de l’espace de liberté défendu avec opiniâtreté par l’Église au sein d’un État communiste. Cette stratégie renforça à son tour la communauté catholique nationale la plus vigoureuse dans la sphère communiste, alors que l’Ostpolitik vaticane affaiblissait les Églises locales dans d’autres pays du pacte de Varsovie.

Stratégie à double face de Jean-Paul II

Lorsque Wojtyla fut élu pape en 1978 sous le nom de Jean-Paul II, l’Ostpolitik de Casaroli fut discrètement enterrée –mais Jean-Paul II, qui était malin, nomma Casaroli secrétaire d’État, créant ainsi une sorte de stratégie gentil flic-méchant flic.

Casaroli allait perpétuer sa politique de la navette en Europe centrale et de l’Est, mais Jean-Paul II avait compris que cela lui fournirait une couverture utile pendant que lui, le mégaphone de la papauté aux lèvres, condamnerait hardiment les violations des droits humains par les communistes lors de ses pèlerinages dans le monde entier, et notamment lors de sa première visite papale en Pologne en juin 1979 puis en octobre de la même année, depuis la tribune de l’Assemblée générale des Nations Unies.

Cette stratégie à double face joua un rôle décisif dans le déclenchement de la révolution de conscience qui imprima sa forme aux révolutions de 1989 et dans la libération de l’Europe centrale et de l’Est du communisme, par elle-même.

Pourtant, les leçons qui auraient dû être tirées de tout cela –que l’Ostpolitik était un échec parce que la tactique d’apaisement des régimes communistes ou d’autres régimes autoritaires ne fonctionne jamais, et que la seule réelle autorité dont disposent le Saint-Siège et le pape dans la politique mondiale aujourd’hui est une autorité morale– sont restées lettre morte pour les héritiers d’Agostino Casaroli, dont la plupart sont des personnages influents de la diplomatie vaticane actuelle.

À l’Académie pontificale ecclésiastique de Rome, l’Ostpolitik est toujours présentée aux futurs diplomates du Vatican comme un modèle de succès, et à aucun niveau du secrétariat d’État du Vatican n’y a-t-il eu la moindre reconnaissance intellectuelle de la démonstration des échecs de la diplomatie de Casaroli.

En mars 2013, l’élection du cardinal Jorge Mario Bergoglio de Buenos Aires sous le nom de Pape François n’a pas changé la mentalité «Casarolienne» qui domine la diplomatie vaticane; ce serait même plutôt l’inverse.

Retour de l’approche conciliante à la Casaroli

Bergoglio a apporté à la papauté un passé de résistance, dans son Argentine natale, au régime autoritaire de Kirchner, à qui il avait tenu tête sur plusieurs sujets. Mais il n’avait aucune expérience de politique internationale et dès le début de son pontificat, François a clairement établi que le «dialogue» –qui est peut-être son mot préféré lorsqu’il évoque les affaires internationales– est possible avec des gens comme Vladimir Poutine, Bachar al-Assad, Nicolás Maduro et Raúl Castro.

Par conséquent, sous le pontificat de François, l’approche conciliante à la Casaroli de la diplomatie vaticane a fait son grand retour, tandis que les réussites de Jean-Paul II, issues d’un leadership moral charismatique et qui ont contribué à changer le monde, semblent quasiment ignorées par les plus hauts fonctionnaires de l’Église.

L’une des conséquences de ce retour est la nouvelle démarche avec la Chine, considérée par les plus éminents diplomates du Vatican comme une puissance mondiale émergente avec qui ils se doivent d’être «acteurs».

Jean-Paul II et son successeur, Benoît XVI, auraient pu obtenir l’accord proposé aujourd’hui par Pékin, ou quelque chose de très semblable. Les deux ont refusé, parce qu’ils savaient que cela ne constituerait en rien un pas vers une plus grande liberté pour l’Église catholique en Chine, mais plutôt vers un plus grand asservissement des catholiques au régime communiste chinois, une trahison des catholiques persécutés sur tout le territoire de la République populaire de Chine et un obstacle à une future démarche d’évangélisation en Chine.

Les deux ont peut-être aussi considéré l’idée que tout échange diplomatique formel du Vatican avec Pékin nécessiterait de mettre un terme aux relations diplomatiques avec Taiwan, la première démocratie chinoise de l’histoire –ce qui enverrait un mauvais signal au reste du monde en termes d’engagement du Vatican dans la doctrine sociale du catholicisme.

Aujourd’hui, la diplomatie du Vatican repose sur des fondations branlantes et précaires, et sur des fantasmes italianisants selon lesquels le Saint-Siège du XXIe siècle peut administrer ses relations internationales comme si nous étions en 1815 –lorsque le cardinal Ercole Consalvi, chef de la diplomatie du pape Pie VII, était un acteur éminent du Congrès de Vienne.

Ces fondations branlantes et ce fantasme ne sont pas la recette du succès diplomatique mais plutôt celle d’un échec à la fois diplomatique et ecclésiastique, qui sera le probable résultat de l’accord dont il est question en ce moment entre le Vatican et la Chine.

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