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Cette vague noire juste avant les règles : "Non, je ne suis pas folle"

Les femmes que nous avons interrogées décrivent une période d’hyper sensibilité, pendant laquelle elles sont en proie à d’intenses émotions négatives, quasi incontrôlables. Il y a la sensation de vide, une souffrance existentielle débordante, des crises de larmes. Juste avant leurs règles, elles ont l’impression de s’enfoncer dans le noir. 

« C’est comme si quelqu’un s’était emparé de moi », résume Céline, 38 ans, responsable d’un service bancaire. Les deux journées précédant ses premiers saignements, cette mère de trois enfants ressent un fort sentiment d’infériorité, doublé d’une irritabilité hors du commun (outre les fringales et la fatigue). Elle le décrit comme un moment entre parenthèses.

« Je me sens nulle, moche et grosse, j’ai le moral à zéro, je suis déprimée. Et surtout je m’énerve vite, je hurle sur les enfants et je suis suis intolérante à leurs bruits et à leurs cris… Ça m’échappe complètement.
Et dès le premier jour des règles, je redeviens moi-même. »

Envie de mourir

Les femmes que nous avons interviewées ont toutes fini par mettre un mot sur cette phase, contracté en trois lettres : le SPM, pour syndrome prémenstruel.

C’est un ensemble de manifestations physiques et mentales ressenties les jours précédant les menstruations. Ce sont les seins gonflés et douloureux, le corps qui se vide de son énergie, les boutons qui apparaissent, des maux de tête, un fort appétit ou encore un mal de bide qui n’a pas d’égal. C’est aussi, pour certaines, des bouffées d’anxiété, d’irritabilité, voire un profond désespoir.

Pendant des années, Camille, 34 ans, dans l’enseignement, écoutait dubitative ses copines lui parler du « SPM ».

« Je pensais en sourdine qu’elles en rajoutaient sûrement un peu. Bref, je ne savais pas ce que c’était. »

La jeune femme, mère de deux enfants, ne se souvient pas exactement quand elle a commencé à ressentir des symptômes sévères du syndrome prémenstruel (un, deux ans, plus ?).

Elle se décrit, durant les deux journées précédant ses règles, comme une « harpie associale », évitant tout contact et cherchant toutes les excuses possibles pour ne pas travailler. Elle dit que dans ces moments-là, sa vie hormonale « a le dessus ». Façon exorciste.

« Je suis la pire version de moi-même. Je suis colérique, anxieuse, à la limite de la dépression, je remets tout en question. Mes idées sont tellement noires que j’ai même parfois envie de mourir… Ouais. Carrément. » 

Flot d’émotions violent

Muée par une énergie destructrice, les disputes avec son compagnon prennent une « ampleur invraisemblable » à cette période. « Je suis en larmes, je me mets en colère, je ressens une violence qui m’est par ailleurs plutôt inconnue et j’en arrive à convaincre mon mec que effectivement, rien ne va et qu’il faut qu’on se sépare. » 

Juste avant ses règles, Camille a l’impression de ne plus avoir de recul sur ce qu’elle vit. Elle subit ce flot d’émotions violent, à défaut d’avoir trouvé une parade.

« C‘est comme s’il n’y avait plus de filtre entre la dureté du monde et moi, comme si la misère du monde et de ma vie me frappaient de plein fouet. » 

Alison, étudiante en droit de 26 ans, décrit elle une « sensibilité émotionnelle dépassant la raison », qui amplifie de façon considérable et démesurée son empathie naturelle.

Récemment, elle a pleuré des heures après avoir regardé le film « L’Eveil ». « Des sanglots profonds et de vrais crises de larmes, presque ceux d’une enfant. »

Il y a trois mois, elle a fondu en larmes chez le vétérinaire qui allait piquer le chaton qu’elle venait de trouver dans un épouvantable état. Elle n’arrivait plus à s’arrêter (ce qui a convaincu le véto de trouver une solution).

Le vide, puis le chagrin

Pour décrire les journées précédant ses règles, Alison parle d’une forme de vide, qui déclenche le chagrin. Le monde s’effondre, plus rien n’est beau. Toutes les émotions négatives tirent davantage vers le noir profond.

« Je reçois les informations qui déclenchent l’empathie comme des vérités brûlantes de souffrance, m’envahissant comme une grande onde chagrin extrême qui ôterait toute notion d’espoir.
C’est très fort et très handicapant. »

« Engluée dans une espèce de souffrance » (ce sont les mots de Camille), les femmes interrogées racontent l’impossibilité qu’elles ont, ces jours de SPM, à prendre du recul, à garder le contrôle. Céline dit qu’elle est incapable de supprimer ses pensées négatives : « Je me sens vraiment en proie à mes émotions et à mon corps épuisé. »

Stéphanie, 41 ans, parle aussi d’incontrôlables « vagues de désespoir », pendant lesquelles elle n’est plus la maîtresse, « ni de [ses] pensées, ni de [ses] émotions ». Dès les premières gouttes de sang, cette vague se retire « sans crier gare ».

« Ce retrait est aussi spectaculaire que la phase de submersion. »

« Un syndrome de manque »

Curieusement, on ne connaît pas en détails les causes du syndrome prémenstruel, qui restent controversées. Martin Winckler, médecin et auteur, y voit la conséquence d’un mépris entourant la santé des femmes.

« ‘Ce sont des ‘sauts d’humeur de femmes’, ce n’est pas pris au sérieux… Alors qu’on sait depuis très longtemps que ça existe. »

Pour expliquer les syndrome prémenstruel et ses symptômes cérébraux, il utilise une comparaison claire (mais approximative, de son propre aveu) :

« C’est un syndrome de manque, de sevrage, lié au manque d’œstrogènes. »

Les variations hormonales du cycle menstruel sont en effet la toile de fond du SPM. Au cours de la première phase du cycle, les œstrogènes sont produits en quantité pour préparer et déclencher l’ovulation.

En l’absence de fécondation, le taux d’hormones chute brutalement et provoque les premiers saignements.

C’est dans cette seconde phase que le cerveau peut souffrir d’un manque, à l’image d’une crise d’hypoglycémie. « Il y a autant de variantes du SPM que de femmes », souligne Martin Winckler.

« Certaines sont juste gênées, d’autres handicapées. »

Pas de traitement miracle

Pour certaines femmes, ces formes sévères de SPM n’ont pas débuté à la puberté, mais sont survenues au cours de leur vie. Céline, 38 ans, a commencé à ressentir les symptômes au printemps dernier, après avoir arrêté la pilule qu’elle prenait depuis vingt ans.

Idem pour Pauline, 25 ans, qui a stoppé la pilule en juillet dernier.

Fin août, l’enseignante a passé la journée à pleurer, avec l’impression de n’avoir pas assez profité des vacances. Cercle vicieux : il faisait beau et cette tristesse l’empêchait de passer une des dernières belles journées ce qui la mettait en colère. Son sang a commencé à s’écouler le lendemain… Une semaine plus tard, elle a fait le lien.

Comme Céline et Pauline, plusieurs femmes interviewées relient l’apparition de cette forme sévère de SPM à l’arrêt d’un moyen de contraception hormonal. Martin Winckler n’est pas étonné : la pilule régule la dose d’hormones dans le sang.

A l’inverse, certaines femmes ressentent les syndromes du SPM pendant la semaine d’arrêt de la pilule, relève le médecin. « Parce que l’arrêt de la prise provoque un « état de manque » hormonal et donc, un SPM. »

Prendre la pilule en continu est un moyen permettant de faire taire les symptômes du syndrome prémenstruel. Plus de pilule, plus de cycles, plus de fluctuations hormonales, résume le médecin, qui relativise :

« Ça n’a pas, à ma connaissance, été étudié. Et ça pourrait être efficace chez certaines femmes et pas chez d’autres. »

Il n’existe en fait pas de traitement miracle et universel contre le SPM. Pour autant, Martin Winckler assure qu’il est possible d’agir dessus.

Parce que l’anxiété exacerbe ces sensations, on peut s’y attaquer pour diminuer les symptômes. « Tout ce qui est perçu par le cerveau de manière négative peut être amélioré en s’occupant du cerveau, en le relaxant, en le tranquillisant », conseille le médecin. Autrement dit, tout ce qui fait du bien au cerveau diminue les sensations désagréables.

Une de ses anciennes patientes, qui souffre d’une forme d’endométriose, lui expliquait ainsi qu’elle traite les symptômes en « les accueillant », avec des bains chauds et des massages abdominaux, dans une forme de ritualisation apaisante.

Soupape de décompression

Depuis qu’il a été identifié, l‘existence du SPM a été critiquée par des féministes, pour qui la grille de lecture hormonale, omniprésente chez les femmes, alimente la construction de la représentation d’êtres naturellement instables et fragiles.

Dans les années 90, la féministe Carol Tavris arguait que le syndrome prémenstruel est plutôt une soupape de décompression, qui permet aux femmes de se sentir à ce moment plus libres d’exprimer des émotions comme la colère ou l’irritabilité, alors qu’on attend d’elles d’être toujours de bonne composition.

« Le syndrome prémenstruel existe-t-il vraiment ? » interrogeait Slate. Un journaliste et auteur américain s’est intéressé aux syndromes dits culturels, ressentis dans certaines cultures mais pas par d’autres, dont le SPM. Il n’existerait pour lui pas de source biologique à cette souffrance.

Martin Winckler n’y croit pas. « Les variations culturelles n’excluent pas les variations génétiques. » Pour lui, la culture peut tout au mieux avoir un effet de renforcement qui induit une réaction émotionnelle plus importante. « On le sait pour la douleur de l’accouchement », note-t-il.

Le symptômes du SPM restent des perceptions subjectives, pas mesurables, comme l’étaient les migraines avant l’invention de l’IRM.

Quelles que soient ses causes, les souffrances n’en sont pas moins imaginaires. « Par principe, quand quelqu’un souffre, on n’a pas le droit de dire que ce n’est pas vrai », rappelle Martin Winckler.

Médecins sceptiques

Le SPM, et cette profonde mélancolie qui affecte certaines femmes juste avant leurs règles, restent encore méconnues et entourées d’incompréhension ; c’est un problème.

Aucune femme dans l’entourage de Stéphanie, 41 ans, n’avait jamais évoqué ces vagues de désespoir qui inondent le cerveau. Stéphanie, qui ressentait des périodes de déprime, cycliques, s’est rendu chez des psys, sans obtenir de réponses.

« Pour moi qui suis assez rationnelle, c’était difficile à vivre. »

Elle a fait le lien quelques semaines après s’être fait poser un implant contraceptif. Plus de cycle, plus de règles. « Et surtout une sensation d’aller beaucoup mieux, plus de « ciel bas et lourd » qui pesait sur moi comme un ‘couvercle’ pour reprendre les termes baudelairiens. Je me sentais si légère. »

Quand elle a fait retirer son implant trois ans plus tard, la vague est revenue, « irrémédiablement ». Son psy et son médecin à qui elle a évoqué ces effets cycliques ne l’ont pas contredite, mais sont restés sceptiques.

« J’ai donc longtemps douté (c’est encore parfois le cas) mais les faits sont là, certes imperceptibles. »

Il y a quelques mois, Stéphanie est tombée sur un article sur le syndrome prémenstruel sévère et s’est reconnu dans les témoignages.

« Il m’aura fallu attendre mes 41 ans pour mettre un mot sur ces symptômes et savoir que, non, je n’étais pas folle. »

Moteur créatif

Ce qui est subit violemment par certaines femmes peut être vécu par d’autres comme éprouvant mais enrichissant. Dans son excellente BD « L’origine du monde » (éd. Rackham, 2016), Liv Strömquist cite une auteure-compositrice pour qui la souffrance psychique du SPM, dans sa vie harmonieuse et heureuse, est une force.

« Tous les mois, deux jours avant ses règles, elle est en proie à une angoisse horrible mais [elle] attend justement ces jours-là pour écrire ses chansons parce que cette angoisse lui sert de moteur créatif. »

En plein SPM, Céline (ce n’est pas son vrai prénom), 45 ans, infirmière hygiéniste, se souvient s’être levée pour prendre la parole devant 400 personnes, lors d’un meeting électoral, pour défendre les questions écologiques portées par sa liste aux dernières municipales.

La mère de deux enfants a l’impression que le SPM la désinhibe, favorise le passage à l’acte. « Je suis capable de le faire à d’autres moments, mais ce jour-là, c’est plus facile. »

Ce n’est pas le moment qu’elle choisira pour régler un conflit à l’amiable car elle se décrit comme « plus susceptible, plus émotive », mais c’est le timing idéal pour réclamer la pension à son ex-mari ou « confier ce qu’elle a sur le cœur », à son amoureux ou à des amis.

La « penseuse » de Rodin

Depuis que Perrine, 28 ans, a mis des mots sur ce cette vague sombre qui revient chaque mois avant que son sang ne s’écoule, elle gère « un peu mieux ».

« Un prof de philosophie nous expliquait qu’il existe une jouissance à pleurer, à s’apitoyer sur son sort et je suis d’accord. Pendant mes crises de désespoir, c’est aussi parfois l’occasion de me faire une sorte de ‘gros câlin’ à moi-même, de réfléchir à ce qui ne va pas dans ma vie. »

Quand elle est en plein SPM, la jeune femme se concentre sur l’idée que ça passera et en profite pour faire des choses difficiles ou désagréables, « histoire d’avoir une raison un peu valable de m’apitoyer sur moi ». 

« Je pense que la plupart de mes ruptures amoureuses, je les ai décidées pendant ces crises-là et faites dans la foulée. »

Elle décrit le moment comme une soupape de décompression, où elle peut évacuer une difficulté, une annonce bouleversante, où elle pleure abondamment, avant de pouvoir le lendemain « analyser les choses plus sereinement, plus froidement et sans affect ». Par élasticité, elle refait surface pleine d’énergie, combative, comme pour « compenser ces moments de faiblesse-là ».

Dans « L’Origine du monde », Liv Strömquist imagine réinterpréter le « Penseur » de Rodin, qui ne serait plus un homme musclé absorbé par ses pensées mais une femme. Dans une une société matriarcale, le syndrome prémenstruel aurait un statut élevé, « égal à celui de la mélancolie masculine au XIXe siècle », écrit-elle.

La « Penseuse », recourbée sur elle-même, serait simplement plongée dans une profonde mélancolie du SPM, une main sur le ventre alourdi par les douleurs menstruelles.  

Emilie Brouze

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