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Cyberstratège, Sanders et brouille au PS : qui est Sophia Chikirou, la communicante qui souffle à l'oreille de Mélenchon ?

Sophia Chikirou ne s’arrête pas. Ce matin de mars, au lendemain du premier débat télévisé entre les candidats, la jeune communicante enchaîne dans sa matinée une conférence sur la création digitale en politique, et plusieurs interviews. Elle nous envoie un texto. « Je ne vais pas avoir le temps de déjeuner ce midi. » A 37 ans, c’est elle qui dirige la communication d’un certain Jean-Luc Mélenchon. « Comme dit mon père, je n’ai pas de religion, ma religion c’est le travail », sourit cette jeune femme d’origine kabyle, qui se rendait dès l’âge de 14 ans sur les chantiers de peinture de son père.

Quand Jean-Luc Mélenchon prône la semaine des 32 heures, Sophia Chikirou, elle, assure qu’en ce moment, ses journées de travail durent souvent 18 heures. Un rythme qui ne favorise pas l’équilibre alimentaire. « On doit en être à sept pizzas par semaine, et sept japonais. » Alors au milieu de ce programme chargé, il faut nous contenter de quelques minutes sur un coin de table d’un café du 1er arrondissement de Paris.

Sur son visage, un large sourire compense les traces de fatigue. La jeune femme est satisfaite. Son favori est dans une bonne séquence. Dans les sondages, Jean-Luc Mélenchon ne cesse de grimper, au détriment du socialiste Benoît Hamon. A chaque fois, ses meetings réunissent plusieurs milliers de personnes. Certains, organisés en plein air, comme à Paris ou à Marseille, virent à la démonstration de force. Et lors de ses prestations télévisées, des milliers d’internautes se mobilisent systématiquement pour le supporter sur les principaux réseaux sociaux. 

Lors du premier débat télévisé entre les candidats, « le hashtag « Mélanchon », avec un « a », a fait plus de 100 000 messages sur Twitter. Ce ne sont pas des gens de chez nous puisqu’ils ne savent pas comment le nom s’orthographie, et les messages sont plutôt positifs »Dans cette campagne, le candidat Mélenchon a, sur les conseils de sa communicante en chef, massivement investi les réseaux sociaux, à commencer par YouTube. Et il peut désormais s’appuyer sur une communauté de cybermilitants hyperactifs. A l’issue du débat télévisé du 20 mars, « on gagne trois sondages en ligne, parce que je les repère, et que je dis à mon équipe de les envoyer à la communauté, et là boum, la communauté nous fait largement passer en tête », se félicite Sophia Chikirou.

Jean-Luc Mélenchon et Sophia Chikirou, dans un bureau de vote à Paris lors du premier tour de l'élection présidentielle, le 22 avril 2012.Jean-Luc Mélenchon et Sophia Chikirou, dans un bureau de vote à Paris lors du premier tour de l’élection présidentielle, le 22 avril 2012. (CHARLES PLATIAU / AFP)

Depuis le début de la campagne, la communicante enchaîne les coups. De l’interview accordée au magazine people Gala, dans laquelle le candidat détaille son régime alimentaire à base de quinoa, à l’entretien dans l’émission « Une ambition intime » sur M6, Sophia Chikirou donne un coup de frais à la communication du candidat Mélenchon : « La campagne présidentielle personnalise et on doit donc révéler sa personnalité. » Elle est également impliquée dans l‘idée de tenir début février un meeting à Lyon, retransmis en direct par hologramme à Paris. 

Quand on fait le meeting hologramme, par exemple, c’est un défi technologique, mais on ose le faire en sachant s’entourer des meilleurs prestataires.

Sophia Chikirou

à franceinfo

D’où tire-t-elle ces stratégies ? Ces dernières années, Sophia Chikirou a beaucoup voyagé. La trentenaire s’est déplacée en Equateur, à Cuba ou encore en Algérie. A chaque fois, elle y a observé de près des mouvements de lutte sociale. En Espagne, au printemps 2016, elle a étudié les méthodes du parti de gauche Podemos. Aux Etats-Unis, elle a aussi participé pendant quelques mois à la campagne de Bernie Sanders. Elle assure d’ailleurs avoir gardé de bonnes relations avec l’équipe du sénateur démocrate, et glisse que ce dernier pourrait venir en France pour soutenir Mélenchon en cas de second tour.

De ces expériences, la « sherpa » du leader de la France insoumise a surtout appris à contourner les médias dominants. « Chez Sanders comme à Podemos, ils m’ont dit qu’on cherchait à les invisibiliser, puis à les discréditer, avant de les diaboliser, explique-t-elle. Pour contourner ça, on a décidé qu’il fallait utiliser le web ».

Au final, à moins de 40 ans, Sophia Chikirou ne manque pas d’expérience. D’autant que la politique est arrivée tôt dans sa vie. « Mon papa était délégué syndical. Dès l’âge de 14 ou 15 ans, je me suis sentie concernée par la vie politique. » En 1997, à 18 ans, cette enfant de la génération Mitterrand – elle dit avoir pleuré à la mort du président – prend sa carte au Parti socialiste. « A l’époque, le PS, c’est Jospin, les 35 heures… »

Elle fait alors ses débuts avec Claude Bartolone, l’actuel président de l’Assemblée nationale, qui lui présente Laurent Fabius. En 2006, la voilà promue porte-parole de l’ancien Premier ministre, candidat à la primaire socialiste pour la présidentielle de 2007. « J’ai eu de bonnes relations avec Fabius, j’en garde un bon souvenir. » Mais David Habib, également porte-parole à l’époque, relativise : « Elle avait un rôle assez mineur, très marginal. »

Sophia Chikirou lors d'un meeting de soutien à Laurent Fabius, le 8 octobre 2006, à Pantin (Seine-Saint-Denis).Sophia Chikirou lors d’un meeting de soutien à Laurent Fabius, le 8 octobre 2006, à Pantin (Seine-Saint-Denis). (MAXPPP)

Toutefois, les militants socialistes préfèrent Ségolène Royal. La fracture entre la jeune Sophia Chikirou et le PS a lieu peu de temps après, à l’occasion des législatives de 2007, quand le parti lui préfère George Pau-Langevin sur la 21e circonscription de Paris, alors que Sophia Chikirou réclame un vote des militants. En vain. « J‘en garde cette rancœur des gens qui se sentent trahis au plus profond d’eux-mêmes, dans leurs convictions », peste-t-elle encore aujourd’hui. Elle dénonce une instrumentalisation de la diversité : « Ce n’était pas basé sur des critères démocratiques ou objectifs. Tout dépendait de votre couleur de peau. C’était pire que du racisme. » 

Hollande, Delanoë… Ils se sont assis sur toutes leurs valeurs, tous leurs principes. Après ça, c’était fini, le divorce radical. J’ai su que ces gens-là avaient zéro conviction.

Sophia Chikirou

à franceinfo

L’ancien ministre Philippe Martin, également porte-parole de Fabius en 2006, se souvient de l’épisode : « George Pau-Langevin avait sûrement sa légitimité, mais j’avais été outré par la situation. C’était injuste et le PS se privait d’une jeune femme brillante. J’avais compris sa colère. » Interrogée par franceinfo, George Pau-Langevin livre sa version sans trop vouloir rentrer dans les détails : « J’ai en effet été choisie par les instances du Parti socialiste de préférence à madame Sophia Chikirou, qui à l’époque était très jeune, et principalement connue comme assistante parlementaire du député Michel Charzat. »

Après cette peine de cœur, elle se perd quelques mois dans les bureaux de Jean-Marie Bockel. Celui-ci vient de fonder la Gauche moderne, un mouvement social-libéral, et a obtenu de Nicolas Sarkozy un secrétariat d’Etat, en profitant de la fameuse ouverture promue alors par le nouveau président de la République. Mais Sophia Chikirou n’est pas à l’aise au milieu des néo-sarkozystes. « Bockel me convoque au bout de six mois et me dit : ‘Tu n’es pas à ta place ici, ce ne sont pas tes idées, ne perds pas ton temps et retourne à gauche.’ On a alors ri ensemble de la situation », se souvient l’ancienne socialiste.

Elle accepte alors la proposition de Jean-Luc Mélenchon de participer à l’aventure du Parti de gauche. « Il m’a dit : ‘C’est bon, t’as fini tes conneries ?’«  Mais après avoir activement participé à la campagne en 2012, elle rend une nouvelle fois sa carte. « Un parti ce n’est pas le cadre qui me convient. » Ecœurée par les bisbilles avec les communistes lors des municipales de 2014 à Paris, fatiguée une nouvelle fois par les jeux d’appareil, elle assure qu’elle ne vote désormais plus aux élections intermédiaires : « Je me déplace uniquement pour la présidentielle. » C’est à partir de là qu’elle décide de prendre du recul à l’international.

Plusieurs fois, Sophia Chikirou répète qu’elle n’aime pas parler d’elle, même si elle glisse entre deux phrases qu’elle n’a pas d’enfant. « Dans mon monde, on ne parle pas de sa personne, ou alors quand on a rien à dire. » Cette native de Bonneville, en Haute-Savoie, se contente du minimum. Diplômée de Sciences Po Grenoble, d’un master en ressources humaines et d’un DESS de communication politique à Paris I, elle vit son métier comme un engagement. « Elle est passionnée et déterminée », confie à franceinfo la journaliste et essayiste Caroline Fourest, qui l’a fréquentée sur les bancs de l’université Panthéon Sorbonne. 

« Je ne veux pas vivre en contradiction, j’ai envie d’agir, de m’impliquer dans un changement du monde, explique-t-elle, le dossier Kerviel, la pollution en Amazonie causée par l’entreprise pétrolière Chevron-Texaco… Je fais des campagnes qui ont du sens pour moi, qui collent avec ce que je veux défendre.«  L’ancien trader Jérôme Kerviel en garde d’ailleurs un bon souvenir, comme il le confie à VSD : « Très structurée, volontaire, toujours prête à rechercher la vérité. »

La jeune communicante est aussi une forte personnalité. Quand elle est en colère, elle ne se prive pas de le faire savoir. Avec son équipe, il lui arrive donc d’élever la voix. « Mais ce n’est jamais méchant », ajoute-t-elle. « Elle a un caractère bien trempé, elle est cash, mais ce n’est pas une intrigante », confirme le socialiste Jérôme Guedj, qui l’a connue lors de son passage au PS. « C’est une fille bien, abonde Alexis Corbière, elle est pro et efficace. » Même son de cloche du côté de Caroline Fourest, qui estime qu’elle apporte beaucoup à Jean-Luc Mélenchon : « Elle défend des valeurs républicaines qui parlent à toute la gauche, et elle sait comment s’adresser à plusieurs générations de militants. »

Sophia Chikirou se concentre désormais sur l’objectif Mélenchon 2017. A la tête d’une cellule communication d’une dizaine de personnes, elle insiste pour mettre en avant le collectif, et refuse de s’attribuer tous les mérites. Quand les médias affirment que c’est elle qui a attendri l’image de Jean-Luc Mélenchon, en laissant derrière lui « le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas » de la campagne de 2012, elle dénonce une « légende ». « C’est juste un changement de stratégie politique que je ne définis pas toute seule dans mon coin. On est une équipe de direction de cinq personnes. J’ai aidé à la compréhension du moment politique, mais c’est tout. »

Regardez notre logo, la lettre Phi, c’est Alexis Corbière qui y a pensé en premier, en partant des initiales de la France insoumise.

Sophia Chikirou

à franceinfo

A quoi ressemble une journée de travail de Sophia Chikirou ? « Les réunions qui s’enchaînent, il faut animer son équipe, on passe d’un couloir à l’autre, on s’envoie des SMS, des messages Telegram, des WhatsApp, on s’appelle… », énumère la communicante. Si elle n’accompagne pas le candidat lors des interviews, elle le voit presque tous les jours, et reste en communication permanente avec lui. « Elle aide Jean-Luc Mélenchon à affiner ses intuitions sur la stratégie à mener », développe Alexis Corbière, porte-parole de Jean-Luc Mélenchon.

Et dans cette dernière ligne droite de la campagne, la stratégie s’avère plutôt payante comme en témoigne la percée du candidat de la France insoumise dans les sondages. Pour expliquer ce succès, l’atout com’ de Mélenchon résume avec aplomb : « On ose beaucoup, et on ne se trompe pas. »

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