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D'Olympe de Gouges aux Effronté(e)s, plongée dans la galaxie féministe

Féministes contre « féministes ». Tribunes contre tribunes. Depuis une semaine, c’est la cacophonie : surchauffe de points de vue dans les journaux, dégueulis rageurs sur Facebook et Twitter. Entre féministes, lit-on partout, la guerre est déclarée.

Rappel : mardi 9 janvier, 100 femmes signent un texte dans « Le Monde » où elles prennent la défense des hommes accusés de harcèlement sexuel dans la foulée de l’affaire Weinstein et réclament, pour eux, la « liberté d’importuner » et, pour elles, celle de l’être, arguant que les femmes ne sont pas des « éternelles victimes, de pauvres petites choses sous l’emprise de phallocrates démons, comme au bon vieux temps de la sorcellerie ». Selon les signataires, parmi lesquelles Catherine Millet, Catherine Robbe-Grillet, Peggy Sastre ou Catherine Deneuve, 

« cette fièvre à envoyer les ‘porcs’ à l’abattoir, loin d’aider les femmes à s’autonomiser, sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux, des pires réactionnaires, de ceux qui estiment, au nom d’une conception substantielle du bien et de la morale victorienne qui va avec, que les femmes sont des êtres ‘à part’, des enfants à visage d’adulte, réclamant d’être protégées ».

Cette « vague purificatoire » sans limite serait, selon elles, au mieux inutile puisque, selon les signataires « averties », « la pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage », au pire, révisionniste puisqu’elle menacerait  la liberté de création artistique dans sa volonté d’interdire ou de censurer, ici la rétrospective Brisseau ou Polanski, là le film « Blow Up » d’Antonioni. Bref, une femme aurait donc tous les droits au nom de sa « liberté intérieure » inviolable : celui d’être une victime de viol traumatisée ou de s’en remettre très bien. Celui d’aimer être la chose d’un homme « sans être une salope ni une vile complice du patriarcat ». Celui, donc, de pouvoir « répondre à cette liberté d’importuner autrement qu’en s’enfermant dans le rôle de la proie ».

Dès le lendemain, une réponse, rédigée, celle-là par la militante politique et féministe de gauche Caroline de Haas et cosignée par une trentaine de militantes, dont la journaliste Lauren Bastide, l’association Les Effronté(e)s, la psychiatre Muriel Salmona, ou Ndella Paye, militante afro-féministe et antiraciste, prenaient, à leur tour, la plume pour leur répondre :

« Cette tribune, c’est un peu le collègue gênant ou l’oncle fatigant qui ne comprend pas ce qui est en train de se passer », commencent-elles, en rappelant qu' »en France, chaque jour, des centaines de milliers de femmes sont victimes de harcèlement. Des dizaines de milliers d’agressions sexuelles. Et des centaines de viols ».

S’il y a donc excès et caricature, s’il y a un problème, c’est cette réalité-là, considèrent-elles, jugeant que le reproche de puritanisme qui est fait aux féministes revient à mélanger et mettre dans le même sac, séduction, galanterie, drague lourde et violences, en niant délibérément la différence de nature : « les violences ne sont pas de la ‘séduction augmentée' », écrivent-elles.

Ce qu’elles reprochent, au fond, aux signataires de la tribune du « Monde », c’est de sélectionner leur indignation et de se servir du féminisme quand cela les arrange : « Beaucoup d’entre elles sont souvent promptes à dénoncer le sexisme quand il émane des hommes des quartiers populaires. Mais la main au cul, quand elle est exercée par des hommes de leur milieu, relève selon elles du ‘droit d’importuner' ». Et concluent :

« Les porcs et leurs allié.e.s s’inquiètent ? C’est normal. Leur vieux monde est en train de disparaître. Très lentement – trop lentement – mais inexorablement. Quelques réminiscences poussiéreuses n’y changeront rien ».

Depuis, la boîte de Pandore est ouverte et la plupart des médias se sont engouffrés dans le débat. D’un côté donc, une poignée de femmes qui, au nom de la liberté sexuelle, estiment dangereuses les revendications féministes et les dénonciations de violence. De l’autre, des féministes ulcérées de voir d’autres femmes « penser contre » elles-mêmes.

Les dissensions au cœur de la question féministe ne sont pas nouvelles. Depuis un siècle, il n’y a pas et il n’y a jamais eu un féminisme unique mais des féminismes, traversés par des courants politiques, idéologiques, sociaux et des pratiques plurielles que seule la volonté d’égalité entre les femmes et les hommes rassemblent. Pour autant, selon l’historienne Christine Bard, spécialiste de l’histoire du féminisme, il ne faudrait pas lire la tribune des 100 femmes comme l’expression d’un nouveau courant féministe.

« Ce n’est pas parce qu’on s’exprime en tant que femme qu’on a un discours féministe », rappelle-t-elle dans « Le Monde ».

On compte, depuis la fin du XIXème siècle, trois vagues historiques :

  • La première vague , qui va des années 1850 à 1945, luttait avec les suffragettes pour l’accès des femmes à l’espace public (droit de vote, travail, etc).
  • La deuxième vague , jusqu’à la fin du XXème siècle, a vu l’avènement d’un féminisme radical avec, comme revendications majeures, le droit à disposer de son corps et de sa sexualité.
  • Troisième vague, dans les années 2000 qui voient l’émergence d’une lutte contre les violences faites aux femmes.

Revue de détails, non-exhaustive, des galaxies qui les composent, leurs figures tutélaires et leurs ambassadrices (pas forcément d’accords entre elles). 

Première vague

  • Le féminisme libéral ou réformiste

En 1793, la pionnière du féminisme français Olympe de Gouges rédige, en réponse aux « Droits de l’Homme », la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » : « Si la femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit avoir aussi celui de monter à la tribune ». Elle revendique alors l’égalité des droits civils et politiques, l’instauration du divorce, la suppression du mariage religieux et l’abolition de l’esclavage. Olympe de Gouges meurt guillotinée et il faut attendre la fin du siècle suivant pour que resurgissent des groupes militants réformistes et égalitaires.

Figures tutélaires : Christine de Pisan, Olympe de Gouge, Marie de Gournay, Louise Lacombe

  • Le féminisme essentialiste ou différentialiste

Les féministes essentialistes se réfèrent à l’idée qu’il existe une « nature féminine » et posent la différence des sexes comme un élément essentiel. Ce courant jongle donc à la fois avec la revendication d’égalité de droits et l’affirmation d’une complémentarité entre hommes et femmes. Selon les essentialistes, le patriarcat impose un système de valeurs qui empêche l’existence d’une différence authentique entre les sexes car les femmes sont sans cesse définies comme les antithèses des hommes. « L’égalité est ce qui est offert comme droits légaux aux peuples colonisés. Et ce qui leur est imposé comme culture, c’est le principe par lequel les détenteurs du pouvoir hégémonique continuent à contrôler les autres », écrit Carla Lonzi, figure du féminisme italien des années 70, dans « Crachons sur Hegel ».

Dans cette perspective, l’expérience de la maternité est pour certaines différentialistes la source essentielle du pouvoir féminin en cela qu’il participe à un dessein collectif (éthique du care). La contraception et l’avortement leur semblent donc un moyen de faire le jeu des hommes, en perturbant le cycle naturel du corps féminin. A la suite de Simone de Beauvoir et de son postulat « on ne naît pas femme : on le devient », les critiques contre les postulats essentialistes se sont multipliées, jusqu’à considérer le féminisme essentialiste comme un antiféminisme. Aujourd’hui, certaines thèses des différentialistes sont récupérées par des groupes masculinistes et des militantes féministes « néo-réac ». 

Figures tutélaires : Antoinette Fouque, Carla Lonzi…

Ambassadrices : Julia Kristeva, Luce Irigaray, Adrienne Rich… 

Deuxième vague

Après les Trente Glorieuses et l’entrée des femmes dans le monde du travail et dans les universités, le féminisme passe à un mode d’action plus politique et offensif pour dénoncer une société et un mode de pensée centrés sur le patriarcat.

  • Le féminisme universaliste ou égalitaire

A la fin des années 1960 apparaît  un courant « radical » qui voit en l’oppression des femmes au bénéfice des hommes le fondement du pouvoir. Ce courant se démarque des mouvements féministes puisqu’il met en cause directement le système patriarcal et revendique l’égalité stricte des droits. Pour les universalistes, la différence biologique ne peut expliquer les différences de comportement et la domination.

Dans le sillage de Simone de Beauvoir, elles récusent l’existence d’une « nature » féminine qui est, selon elles, une façon détournée d’enfermer les femmes dans des stéréotypes genrés. L’identité féminine est, selon elles, une construction culturelle qui découle de pratiques sociales. Depuis les années 2000, les féministes universalistes ont investi le créneau de la laïcité : elles voient la religion comme un symbole d’oppression des femmes et s’opposent farouchement au port du voile. Elles sont également très critiques du courant féminisme dit « intersectionnel » venu des Etats-Unis.

Figure tutélaire : Simone de Beauvoir

Ambassadrices : Elizabeth Badinter, Laurence Rossignol, Collectif national pour les droits des femmes…

  • Le féminisme matérialiste

Apparu dans les années 60, avec le Mouvement de Libération des femmes (MLF), les féministes matérialistes se réclament également de Simone de Beauvoir mais avec une perspective marxiste et socialiste. Elles veulent mettre sur le même plan les dominations de classe et de genre. Selon elles, l’oppression des femmes vient des organisations sociales, politiques et institutionnelles qui servent avant tout le patriarcat et le capitalisme. Les rapports entre sexes sont une construction sociale. Elles réclament donc l’abolition des genres et visent un féminisme réformiste de la société sans son ensemble.

Figures tutélaires : Simone de Beauvoir, Christine Delphy, Monique Wittig

Ambassadrices : Geneviève Fraisse, Mouvement de Libération des femmes (MLF), Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), Osez Le Féminisme (OLF), Clémentine Autain, Caroline de Haas

Troisième vague

La troisième vague féministe apparaît dans les années 90 aux Etats-Unis avec une nouvelle génération de militantes qui se placent en rupture par rapports aux organisations traditionnelles. Cette troisième vague, plus hétérogène et éclatée que les précédentes, met les violences faites aux femmes et les discriminations au centre de ses revendications, relayées massivement via les réseaux sociaux. Moins théorique que les vagues précédentes, la troisième vague féministe explore les champs de l’intime et de la vie quotidienne (règles, charge mentale, harcèlement sexuel…) avec un prisme plus inclusif (grossophobie, homophobie, intersectionnalité, etc.)

  • Le féminisme queer ou prosexe

Pour les féministes matérialistes, la lutte contre les réalités matérielles et économiques n’est pas au centre. Ce qui prime, c’est la résistance aux normes de genre et la dénonciation de l’oppression des gays et des lesbiennes. Pour elles, le pouvoir s’exprime dans et par le corps, qui est un outil politique. La sexualité est au centre du mouvement, elle en est un outil de pouvoir (« empowerment »). Pour lutter contre la domination masculine, elles entendent se saisir des pratiques dites masculines pour mieux les détourner. Le féminisme pro-sexe réfute les positions abolitionnistes sur la prostitution par exemple parce que cela tend à « victimiser » les prostituées. Ce courant réfute également ceux qui voient dans la pornographie une exploitation du corps.

Figures tutélaires : Monique Wittig, Judith Butler…

Ambassadrices : Elsa Dorlin, Virginie Despentes, Ovidie, Camille Emmanuelle, Wendy McElroy, Coralie Trinh Thi, Elise Thiébaut…

  • Le féminisme intersectionnel ou décolonial

A partir des années 1980, aux États-Unis, apparaît progressivement une troisième voie portée par des militantes issues de groupes minoritaires qui ne se reconnaît pas du tout dans le féminisme universaliste à la française, vu comme « blanc » et « bourgeois », qui tend à minorer les oppressions de races, de genres et de classes. De là née la notion d’intersectionnalité formalisée par K. Crenshaw en 1989, qui étudie les identités collectives plutôt que les trajectoires individuelles.

Pour ces militantes, la question de l’égalité dépasse la seule question des hommes et des femmes et doit intégrer une réflexion plus inclusive qui passe par une convergence des luttes contre toutes les discriminations. Pour les pionnières du mouvement aux Etats-Unis, à l’origine du « blackfeminism », les formes de domination ne s’additionnent pas mais s’articulent les unes avec les autres. Dans « Femmes, race et classe », Angela Davis démontre que les Afro-américaines ne subissent pas les mêmes formes de sexisme que les femmes WASP. Cette notion d’intersectionnalité est relativement nouvelle en France et occupe le terrain laissé vacant par l’échec des courants fondateurs à se moderniser.

Figures tutélaires : Angela Davies, Bell Hooks, Patricia Hill Collins

Ambassadrices : Esther Benbassa, Françoise Vergès, Rockhaya Diallo, Act Up, Les Effronté(e)s, le Collectif Mwasi, Lallab, Les AssiégéEs, SciencesCurls, Solange Knowles, Ndella Paye…

  • Le « féminisme » néo-réac ou « féminisme » identitaire

En 2013, dans le sillon de la mobilisation anti-mariage pour tous, une nouvelle génération de femmes conservatrices s’empare de la question du droit des femmes. A l’origine de leur réflexion, une sévère critique contre le féminisme « mainstream », accusé de « faire des femmes des hommes comme les autres », selon Agnès Marion, catholique pratiquante qui milite au Front National. Ces militantes veulent une reconnaissance de leur compétence et une égalité de salaire tout en rejetant les combats féministes actuels. Elles se revendiquent d’un féminisme plus essentialiste puisqu’elles se voient « complémentaires » mais non égales des hommes tout en s’inscrivant dans une mouvance moraliste, naturaliste et catholique : elles réclament une contraception « respectueuse des cycles naturels » de la femme et sont contre l’IVG. Cette mouvance, considérée comme un « féminisme dévoyé », est unanimement critiquée par l’ensemble des associations féministes.

Ambassadrices : Eugénie Bastié, Thérèse Hargot, Ludovine de la Rochère, Madeleine de Jessey (Sens Commun), Agnès Marion, les Antigones, les Caryatides, revue « Limite »…

Marie Vaton

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