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« Je ne suis pas qu’un combat, féministe ou antisexiste », prévient la rappeuse Chilla

Chilla.

« Je suis pas féministe, le vrai terme c’est humaniste. » A l’occasion de la Journée contre les violences faites aux femmes, le 25 novembre, la rappeuse franco-malgache Chilla sort #balancetonporc, un morceau en référence directe au hashtag qui n’en finit pas de faire réagir par tribunes interposées ou sur les réseaux sociaux.

Sur son EP Karma, les textes « Sale chienne » et « Si j’étais un homme » émanent aussi de son inclination naturelle à se battre pour la cause féminine. Cataloguée depuis en « rappeuse féministe », Maréva Rena, de son vrai nom, refuse cette unique étiquette.

Pourquoi cela vous gêne-t-il qu’on vous qualifie de « rappeuse féministe » ?

Je ne me plains pas qu’on me rallie au féminisme, puisque j’ai toujours porté les valeurs du féminisme en moi et que j’assume mes textes engagés. Mais il ne faut pas tout refermer uniquement autour de ça, ni me forcer à me positionner ou à me politiser. En me réduisant à ma révolte face au harcèlement, on me donne le rôle de la rappeuse qui viendrait sauver les femmes. Or, je n’ai pas cette prétention. Je ne veux pas viser plus haut que ce que je peux donner. Je ne suis pas qu’un combat, féministe ou antisexiste. J’ai envie d’insister sur ce point : n’attendez pas que du féminisme de ma part. C’est un sujet lourd, et je ne voudrais pas qu’on pense que je le récupère de façon opportuniste, ni que le propos global soit desservi à cause d’une étiquette, c’est trop important.

Je n’ai pas non plus envie d’oppresser mon public. Si je sortais un album avec uniquement des titres féministes et dénonciateurs, moi-même je n’aurais pas envie de m’écouter. Il faut aussi du lâcher prise dans tout ça. De l’espoir. J’essaye de relativiser dans d’autres textes. Je veux dénoncer et distraire. Mais oui, je fais du rap, et je suis une femme, donc je parle avec ma vision et ma condition de femme, naturellement.

La case « féministe », c’est un nid de guêpe ?

Les cases en général peuvent être des pièges. C’est un peu frustrant ces étiquettes, parce que moi qui n’ai jamais voulu être bridée dans ce que je faisais, j’ai l’impression qu’il faut maintenant que je me restreigne parce qu’au bout d’un moment, on va attendre que j’ouvre une association ou un foyer ! J’ai 23 ans, je me cherche, et je continue aussi à me chercher musicalement. J’ai envie de parler d’amour, de famille, des liens humains, c’est pour cette raison que j’ai choisi le rap. Poser mes pensées sur de la musique, c’est une libération pour moi, c’est ma manière d’agir.

Si à 18 ans j’ai commencé à faire du rap, c’est parce que j’avais besoin de m’exprimer, de recracher ce que je constatais plutôt que de somatiser. C’était égoïste et thérapeutique. C’était à Lyon. J’écrivais toute seule chez moi. Cette période a été la découverte de la ville, du harcèlement de rue auquel je n’étais pas exposée en vivant en province, au fin fond de la campagne où il y a 500 habitants. Je parlais de ce que je ressentais et en est ressorti ce ras-le-bol de me faire embrouiller dans la rue, d’avoir peur en rentrant chez moi le soir.

« Si j’étais un homme », c’était ma manière de transposer le propos. Pour que les mecs puissent se mettre dans notre peau, au moins le temps d’un morceau. Mais c’est un sujet que je traite au même titre que le racisme, la pauvreté, les injustices, mes traumatismes. Bien sûr qu’en rassemblant tout ce qui me touche et me fait vibrer, la question des femmes transpirera malgré tout toujours entre mes lignes tant qu’on ne sera pas toutes libres.

Le féminisme est-il devenu vendeur dans le rap ?

Je pense, oui. Avec « #balancetonporc », j’ai réagi à l’actualité :

« T’as du talent, c’est sûr / Donc ferme-là et suce / T’aimerais juste une promotion ? Suce / Avoir un rôle dans un film ? Suce / Dans la misère, dans le luxe, suce / Pute, arrête de jouer la victime, suce / Y a trop d’faux culs pour capituler à la Tarantino. »

« Je ne veux pas que les gens aient peur du féminisme. »

C’était important. Je me suis dit qu’il fallait que j’ouvre ma gueule, c’était trop tous ces scandales dont on parlait un peu trop tranquillement dans les médias. Moi, je voulais faire quelque chose d’aussi violent que la violence de ce qui était dénoncé.

Mais je sais qu’il y a des hommes qui m’écoutent. Et je sais aussi qu’il y a des hommes qui sont encore effrayés par le terme « féminisme ». Je ne veux pas que les gens aient peur du féminisme. J’ai envie de l’amener de manière naturelle.

La libération de la femme peut-elle passer par la liberté des mots dans le rap ?

Le rap, c’est un espace de liberté. Mais est-ce que le rap, c’est libérateur ? Et pour qui ? Aux Etats-Unis, les chanteuses Nicki Minaj ou Cardi B n’ont aucun problème à percer, ou à battre les records de meilleures ventes de singles. On ne les a pas non plus censurées à cause de leur image. Et pourtant, Cardi B, c’est une ex-strip-teaseuse hyperlibérée. Il y a plusieurs libérations. Accepter qu’une femme s’accepte totalement, c’est une libération. Chez nous, il y a aussi des rappeuses françaises qui peuvent dire ce qu’elles veulent, comme elles l’entendent. Une Keny Arkana peut revendiquer. Une Shay peut parler de ce dont elle a envie de parler. Et elles sont rappeuses avant tout. Avant d’être « féministes ».

Peut-être que c’est les femmes qui libéreront le rap de ses clichés ? Sauf si on continue à stigmatiser le milieu et donc les femmes du milieu avec de phrases du type « elle est à moitié nue dans ses clips, donc c’est une pute » ou « elle est vulgaire, elle se prend pour un bonhomme, c’est pas une femme ». Il faut que les étiquettes arrêtent de régner. Plus il va y avoir de femmes dans le rap game – et il y en a de plus en plus, parce qu’avec le modèle américain, on sait que c’est possible –, plus on fera taire l’idée qu’il n’y a que des hommes qui font du rap et que ce n’est qu’un repère de machos.

« La vulgarité dans nos bouches, c’est le miroir de ce qu’on voit dans la société. »

#Balancetonporc a libéré la parole mais a aussi été rejeté à cause de la vulgarité qui lui été attribué. Qu’en pensez-vous ?

La vulgarité est bien moins violente que certains faits qui se produisent tous les jours sous nos yeux ou même que certains sous-entendus qui sont faits dans des publicités, des textes de chanteurs. Cracher à la tête des rappeurs parce qu’ils sont vulgaires, c’est hypocrite. La vulgarité dans nos bouches, c’est le miroir de ce qu’on voit dans la société. On a trop conscience des injustices qui existent. On répond avec la même violence que ce dont on est témoin, c’est tout.

Ce qui se passe est assez ambigu ; ce qui me fait peur, c’est l’effet de buzz qui peut nuire à ces problèmes fondamentalement ancrés dans la société depuis des siècles. On a besoin que ce soit traité sur la durée, pendant des années. Il y a plein de détails dans ces scandales, qui sont à double tranchant : ça libère et, en même temps, on en profite pour remettre en question la parole des femmes.

#Balancetonporc ne changera pas le monde, mais au moins, avec les réseaux, des femmes se sont senties moins seules et ont eu la force de parler pour se faire entendre. Si j’ai fait mon morceau, c’était pour dire qu’on parlait beaucoup de Hollywood, mais la réalité, c’est que c’est pas que Hollywood : partout il y a des femmes qui ne peuvent pas parler.

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