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Jérusalem reconnue capitale d'Israël: la décision de Trump n’aurait aucune retombée positive

Le mercredi 6 décembre, le président Donald Trump a reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël et compte y transférer l’ambassade américaine. Deux décisions qui risquent d’engendrer manifestations et violences dans l’ensemble du Moyen-Orient. Dans le même temps, le gendre du président, Jared Kushner, cherche à encourager la signature d’un accord de paix israélo-palestinien. Les détails de cet accord ne sont pas connus; mais selon le New York Times, Mohammed Ben Salmane, dirigeant de facto de l’Arabie saoudite, a récemment soumis un projet  aux acteurs de la région, à la grande colère des Palestiniens, qui l’ont jugé complètement inégalitaire –or, celui-ci pourrait bien avoir reçu l’appui de la Maison-Blanche.

Ces remous diplomatiques surviennent alors que Mohammed Ben Salmane («MBS») se lance dans des réformes intérieures (ou «purges») et se livre à des démonstrations de force (ou «agressions») sur la scène internationale. Les résultats sont connus: chaos et dévastation au Yémen, incertitude au Liban, conflit dangereusement exacerbé entre sunnites et chiites dans toute la région. Pendant ce temps, Israël a montré qu’il était prêt à coopérer avec les régimes sunnites contre l’Iran.

J’ai discuté de cette situation tendue avec Ilan Glodenberg (photo), directeur du programme «Sécurité au Moyen-Orient» au sein du Center for a New American Security. Pendant notre conversation téléphonique, qui a été éditée et condensée dans un souci de clarté, nous avons évoqué plusieurs questions: la position politique de Benyamin Nétanyahou est-elle solide? Quelles ont été les deux approches favorisées par Obama et Trump au Moyen-Orient jusqu’ici, et pourquoi se sont-elles toutes deux avérées inefficaces? À quel point l’administration Trump est-elle incompétente?

Issac Chotiner: Que pensez-vous de ce projet de transfert d’ambassade, et de cette annonce en elle-même?

Ilan Goldenberg: Précisons tout d’abord que le transfert de l’ambassade n’a pas encore été officiellement annoncé. Ils ont uniquement annoncé la reconnaissance de Jérusalem en tant que capitale. Ils pensent couper la poire en deux en agissant de la sorte, mais ils sont loin du compte. L’emplacement de l’ambassade n’importe pas réellement dans le monde arabe. En revanche, le fait que les États-Unis reconnaissent Jérusalem comme la capitale d’Israël, ça, ça compte. C’est la question clé. Nous allons voir ce que ça va donner.

Ce sera peut-être une tempête dans un verre d’eau. Peut-être qu’il y aura des manifestations le premier jour, et que les choses se calmeront ensuite. Peut-être que la situation va s’enflammer au-delà de tout contrôle; peut-être que les diplomates américains (entre autres acteurs) seront en danger; peut-être que tout cela va engendrer beaucoup de violence. C’est pour cela qu’aucun président n’a pris cette décision avant lui. Cela ne peut rien donner de bon. Trump en retirera peut-être des avantages en termes de politique intérieure américaine, mais il n’y aura pas d’autres avantages à dénombrer.

Que pensez-vous du potentiel projet d’accord de paix à ce stade? Trouvera-t-on encore des acteurs pour le soutenir?

La Maison-Blanche pense sans doute qu’elle peut encore trouver des gens pour le soutenir, mais honnêtement, quel acteur politique du monde arabe peut bien avoir envie de discuter avec les Américains à ce stade? Le roi d’Arabie saoudite a déjà pris la parole pour condamner cette décision. Le président a invité [le président de l’autorité palestinienne Mahmoud] Abbas à Washington, et lorsqu’il lui a annoncé sa décision de reconnaître Jérusalem… c’est impossible pour lui, politiquement. Il ne peut pas être vu en compagnie de Trump dans le climat actuel. Trump vient de dynamiter la politique intérieure d’Abbas. La simple idée de leur soumettre un accord de paix en ce moment… non, tous les projets vont être enterrés, et pour un long moment.

Abbas et Trump I Brendan Smialowski / AFP

Le projet potentiel de Jared [Kushner] et des Saoudiens vient de fuiter; Trump annonce sa décision pour Jérusalem… Est-ce que ces deux éléments sont liés? Est-ce qu’ils sont indépendants l’un de l’autre? Qu’est-ce qui se passe, au juste?

Ils sont liés, dans le sens où les deux sujets sont fortement liés par essence –mais la Maison-Blanche ne cherche pas à mener ces deux projets conjointement. Ça n’aurait d’ailleurs aucun sens.

Voilà où en est la situation: d’un côté, l’administration américaine tente de faire signer un accord de paix. De l’autre, du fait des mécanismes du Congrès américain, le président est censé signer un décret pour empêcher le transfert de l’ambassade vers Jérusalem. Le fait d’initier ce transfert et de proposer un accord de paix ensuite n’aurait absolument aucun sens. Si vous projetez de proposer un accord de paix important, toute décision touchant à la question très sensible qu’est Jérusalem doit être évitée à tout prix.

Mais alors ces histoires d’accord de paix… faut-il les prendre au sérieux, selon vous?

L’article du New York Times ne m’a pas convaincu… Je doute que Mohammed Ben Salmane puisse préparer un accord de paix totalement inégalitaire, anti-palestinien, pro-israélien, et qu’il puisse tenter de faire pression sur les Palestiniens pour qu’ils l’acceptent. Ça me semble un peu trop simpliste. Je ne vois pas pourquoi il prendrait un tel risque. Peut-être que c’est vrai. Il s’est déjà comporté de manière imprudente. Je comprends pourquoi certains se disent: «hé, il en serait peut-être capable».

Oui, j’allais le dire…

Donc ce n’est pas impossible, mais ça serait un risque politique majeur. Étant donné ses autres priorités, ses autres projets, une telle tentative serait particulièrement dangereuse pour lui. Pourquoi prendre un tel risque en termes de politique intérieure? Les réformes qu’il a lancées constituent déjà des manœuvres politiques à haut risque; un tel projet représenterait une priorité beaucoup moins pressante.

Selon mes informations, les Israéliens et les Palestiniens doutent que la Maison-Blanche ait réellement l’intention de faire une proposition prochainement. Pour ma part, j’estime que leurs intentions sont relativement sérieuses. J’ai envie de dire que l’administration Trump est spéciale à plus d’un titre, mais pour tout ce qui touche aux relations israélo-palestiniennes, elle s’est montrée incroyablement conformiste.

Jared Kushner et Donald Trump au premier plan I  SAUL LOEB / AFP

Jared Kushner s’est lui aussi montré conformiste au Saban Forum, conférence organisée par la Brookings Institution [le dimanche 3 décembre], en déclarant: «Je veux proposer un accord majeur. Je veux aborder la question du statut final. C’est le cœur du problème, et on ne peut négocier avec les Arabes que si l’on peut favoriser une négociation entre Israël et les Arabes, comme on ne peut aboutir à une paix entre Arabes et Israéliens sans paix israélo-palestinienne.» Ce sont là des propos conventionnels, qui auraient pu être tenus par l’ensemble des administrations précédentes; je pense donc qu’ils font de leur mieux et qu’ils produisent des efforts sérieux.

Le seul problème, c’est que Bibi Nétanyahou et Mahmoud Abbas ne signeront aucun accord commun. Vous pouvez tout essayer ; vous pouvez travailler aussi sérieusement que possible –ces deux-là refuseront toujours.

Israël pourrait-il se satisfaire du projet saoudien, s’il était officiellement proposé?

Israël serait tout à fait satisfait de recevoir une telle proposition –pas parce que les Palestiniens seraient susceptibles d’accepter, mais justement parce qu’ils le refuseraient. Israël pourrait alors mettre l’échec sur leur dos, et leur reprocher leur attitude négative; ils chercheraient alors à voir ce que Trump serait susceptible de leur concéder.

Mais ce que Jared Kushner décrivait publiquement était à l’opposé de ce que disait l’article du New York Times. Si Kushner et compagnie cherchent sérieusement à obtenir un accord, et si le président cherche à obtenir le meilleur accord possible, je ne peux pas croire ce que je lis dans l’article; je ne peux pas croire que leur projet se résume à cela. Ce serait le summum de l’incompétence.

Eh bien, comment dire, Ilan…

[Rires] Oui. J’imagine que cela devrait me faire réfléchir, mais ils semblent relativement sérieux sur ce point. Ce qui me laisse quelque peu perplexe, c’est le fait que l’article du New York Times ne cite aucun représentant américain ou israélien parmi ses sources. La déclaration publique prononcée [dimanche] par Kushner était celle d’une personne cherchant réellement à obtenir un accord –et toute personne cherchant réellement à obtenir un accord ne nourrirait pas de tels projets. Ces deux éléments sont diamétralement opposés.

Quoi qu’il en soit, nous semblons bel et bien assister à un rapprochement entre Israël et de nombreux pays Arabes –rapprochement amené par une peur commune de l’Iran et par l’attitude du président américain, qui aime faire ami-ami avec les dictateurs arabes et qui déteste l’Iran.

Certes, mais ce rapprochement est limité. Israël et les États du Golfe coopèrent de plus en plus pour endiguer l’influence de l’Iran, ainsi que sur des questions de sécurité plus étendues, mais des barrières subsistes. Les pays Arabes n’afficheront jamais un tel soutien publiquement tant que la situation palestinienne ne progressera pas. Officieusement, ils le disent: «C’est vrai, les Israéliens ne sont pas notre véritable ennemi. Notre ennemi, c’est l’Iran.» Ils collaborent avec Israël de manière discrète, mais ils n’ont aucune envie de le proclamer en public –or, c’est en public que la véritable collaboration peut naître. Et rien de tout cela ne se produira tant que la situation palestinienne est au point mort.

Les Israéliens n’arrêtent pas de proclamer que cette collaboration existe, et les Arabes n’arrête pas de se taire.

Benjamin Netanyahou, le 6 décembre I MENAHEM KAHANA / AFP

Mais étant donné la nature du gouvernement israélien actuel, j’imagine que la situation palestinienne ne va pas progresser de sitôt?

Oui. Le gouvernement actuel ne permettra pas d’avancer sur la question, c’est certain; voilà qui va gêner leurs efforts. Bibi ne dérange pas réellement les régimes arabes, et ils sont prêt à collaborer avec lui, notamment face à l’Iran, mais ils ne lui font pas confiance pour tout ce qui touche aux Palestiniens. Ils rechignent à s’engager publiquement et politiquement à ses côtés parce qu’ils craignent de le voir revenir sur ses promesses à la première occasion au sujet des Palestiniens. Voilà pourquoi ils refusent de collaborer avec lui.

La peur de l’Iran est visiblement le moteur commun de toutes ces dynamiques régionales, ce qui semble un peu fou. Certes, le régime iranien est problématique à bien des égards, mais imaginer qu’un gouvernement saoudien puisse réagir de manière aussi excessive au Liban, au Yémen et au Qatar me paraît assez délirant. Vous êtes d’accord?

Ces attitudes ne me semblent pas nécessairement raisonnables, mais je ne pense pas qu’elles soient uniquement motivées par l’Iran. Je pense que cette région a vu la création de nombreux «vides sécuritaires» en son sein; zones de non droit, guerres civiles, Irak, Yemen, Syrie.

Iraniens, Saoudiens, Qataris, Turcs, Israéliens… Tout le monde a peur de perdre de l’influence dans ces régions; tout le monde voit ces conflits comme autant d’occasions d’accroître son influence –et tout le monde entreprend donc d’injecter des armes, de l’argent et des soutiens vers les forces en présence, parfois sans prendre le temps d’y réfléchir au préalable. Résultat, ils s’emparent de petits conflits pour mieux les doper aux amphétamines.

Je dirais qu’il se passe deux choses distinctes au Moyen-Orient. D’un côté, on assiste à l’effondrement des États, effondrement qui constitue presque l’étincelle mettant le feu aux poudres. De l’autre, on assiste à une compétition entre les États, notamment entre les Saoudiens et les Iraniens, compétition qui revient peu à peu à jeter du kérosène sur les flammes naissantes. Que faire face à une telle situation? Là est la question. Les administrations Trump et Obama ne sont jamais parvenues à endiguer le problème.

L’administration Obama a fait du nucléaire iranien sa priorité, ce qui était à mon sens justifié; elle a fait du bon travail, mais elle n’a pas fait assez pour contenir le comportement de Téhéran. Par ailleurs, les Saoudiens savaient qu’Obama ne les portait pas dans son cœur, ce qui les a rendus particulièrement anxieux. Ils sont devenus particulièrement agressifs du fait de ce sentiment d’anxiété; ils se sentaient exclus. Et les Iraniens sont devenus agressifs parce qu’ils ont senti que personne ne résisterait.

Maintenant que Trump est à la Maison-Blanche, ce sont les Saoudiens qui estiment avoir le feu vert pour agir comme bon leur semble; ils continuent donc de se comporter de manière agressive. Quant aux Iraniens, ils pensent que la confrontation avec Washington est inévitable; ils sont donc eux aussi agressifs. Aucun terrain d’entente n’est envisageable à ce stade.

Mais alors, quelle serait la politique la plus raisonnable?

Pour l’Arabie saoudite, ce serait de dire: «Nous avons confiance en vous. Vous êtes nos amis»; c’est qu’a fait Trump. «Nous sommes à vos côtés. Nous comprenons votre douleur. Mais vous devez venir nous parlez, vous devez travailler avec nous, et vous devez venir nous voir avant de provoquer des conflits au Yémen, de vous attaquer aux Qataris ou d’essayer de déposer le Premier ministre du Liban.»

Le Premier ministre libanais Saad Hariri poussé par Riyad vers la sortie I  THOMAS SAMSON / AFP

Avec l’Iran, la solution ne passe pas par une confrontation ouverte, mais il ne faut pas faire comme si le problème n’existait pas. Il faudrait s’inspirer de la stratégie qui a été la nôtre face au nucléaire : faire pression, demander des engagements. Sur certains points, il est nécessaire de frapper l’Iran là où ça fait mal. Nous devons interdire les armements. Nous devons leur mettre des bâtons dans les roues. Mais dans le même temps, nous devons communiquer avec eux, leur dire: «Nous sommes prêts à négocier. Nous sommes prêts à passer des accords.».

Il y a toutefois un problème avec la solution saoudienne: elle implique de se contenter du statu quo en place depuis plusieurs décennies, qui ne s’est pas montré particulièrement efficace jusqu’ici.

Mohammed Ben Salmane est un personnage complexe. Je suis plutôt d’accord avec ceux qui affirment que ses projets de politique intérieurs sont réellement révolutionnaires, et qu’ils pourraient avoir un impact positif, mettre l’Arabie saoudite sur la voie du progrès. Mais ces projets sont également particulièrement dangereux, et pourraient déstabiliser le pays en profondeur; il est en train de s’attaquer à l’ensemble du contrat social au sein de la famille dirigeante. Il s’est attiré l’ire de nombreux princes, qui seraient heureux de précipiter sa chute.  

Par ailleurs, si j’estime que ses réformes, pourraient avec un impact relativement positif (mais risqué) en termes de politique intérieure, il faut admettre que son action est des plus dispersées. Sur ce point, il est à l’opposé de ses prédécesseurs. Jusqu’ici, la politique étrangère saoudienne était particulièrement prudente et ouverte à la collaboration, mais elle était parfois trop lente et les échanges étaient parfois difficile; côté politique intérieure, les réformes étaient inexistantes, et les problèmes s’aggravaient peu à peu. Et les voilà qu’ils font soudain du 100 km/h!

Le 11-Septembre, c’était de la politique étrangère «particulières prudente», selon vous? Je ne plaisante qu’à moitié.

Le 11-Septembre est un exemple de problème de politique intérieure saoudienne qui, n’ayant pas été traité en temps et en heure, a fini par se transformer en problème de politique étrangère.

Revenons à Israël. J’ai l’impression de voir passer la même info une fois par mois sur Twitter, quelque chose du genre «Dernière minute: des procureurs israéliens seraient sur le point d’inculper Nétanyahou». Nétanyahou est toujours en place. Qu’en est-il de sa situation politique? Est-elle solide?

Difficile à dire. Il sera certainement inculpé tôt ou tard, mais rien ne permet d’affirmer qu’il quittera le pouvoir s’il l’est. Personne ne sait quand la chose arrivera, ni quel sera le chef d’inculpation.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que sa popularité est en baisse. Les Israéliens en ont assez; c’est un indicateur important. Reste à déterminer s’il existe une alternative crédible. C’est toujours là qu’à résidé le problème jusqu’ici. Il a tout fait pour devenir Monsieur Sécurité aux yeux de l’opinion israéliennes. Pour les électeurs israéliens, la sécurité est un critère préliminaire indispensable, or aucun de ses adversaires politiques n’y répondent.

Jérusalem, le 6 décembre I  Ahmad GHARABLI / AFP

Nous avons été témoins d’une situation intéressante la semaine dernière, lorsqu’un projet de loi singulier a été soumis à la Knesset; ce dernier visait à interdire aux policiers de transmettre aux procureurs leurs motifs d’accusation, ce qui avait pour résultat direct de leur imposer le silence. L’opinion a jugé qu’il s’agissait là d’une opération orchestrée par Nétanyahou, et les grandes manifestations qui en ont résulté ont poussé Nétanyahou à retirer le texte.

A votre avis, que pensent les anti-Nétanyahou, les personnes ont pris part aux récentes manifestations, de la reconnaissance par Trump de Jérusalem comme capitale d’Israël?

En Israël, cette décision sera largement applaudie. Vous ne trouvez par un responsable politique, pas un haut fonctionnaire israélien pour s’opposer à l’idée de faire de Jérusalem la capitale. Je pense que cette question n’aura aucun impact sur la politique intérieure israélienne. Elle sera avant tout vue comme décision positive, à moins qu’elle n’engendre de grandes manifestations ou des actes de violence côté palestinien. Mais si de tels événements survenaient, Israël se contenterait de condamner les Palestiniens.

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