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La Parisienne, un fantasme vieux de deux siècles

Incarnation d’une certaine image de la féminité, l’élégance, la silhouette racée et le «je-ne-sais-quoi» de la Parisienne font le bonheur des marketeurs de l’industrie française du luxe et de la haute couture, alors même qu’être parisienne s’apparente à un art de vivre qui ne s’apprend pas.

C’est «être rock et jamais bourgeoise», comme le résume l’ex-mannequin Inès de la Fressange, l’une des incarnations actuelles de la Parisienne, dans son best-seller La Parisienne, sorte de guide paru chez Flammarion en 2010 pour «vivre à la parisienne». Elle y distille conseils et bonnes adresses pour décorer sa maison, s’habiller, se maquiller, aller au restaurant, se promener, etc.

Guides de savoir-paraître et savoir-être

De prime abord, le guide d’Inès de la Fressange semble appartenir à une vénérable lignée éditoriale, celle des traités de savoir-vivre et autres manuels de politesse.

Ines de la Fressange en 2015. Menyhardtniki/Wikimedia, CC BY-ND

Si les premiers ouvrages de ce type remontent au XVIᵉ siècle, avec notamment le Traité de savoir-vivre à l’usage des enfants d’Érasme, leur nombre se multiplie au XIXe siècle.

Les transformations de la société modifient alors profondément modes de vie et hiérarchies sociales: pour être à l’aise «en société» et ne pas trahir leur origine sociale, parvenus, nouveaux riches et bourgeois ambitieux ont donc recours à des guides.

Ces derniers sont, en réalité, moins souvent la reproduction de l’étiquette régissant les espaces de sociabilité de la noblesse que son adaptation, voire sa réinvention, dans l’espace public bourgeois.

En ce qui concerne les femmes, il s’agit donc moins d’adresses utiles que de conventions et d’attitudes à conserver et à respecter sous peine de déchoir socialement ou, pire encore, d’être assimilée à une femme de mauvaise vie.

La Parisienne de Pierre Auguste Renoir, 1874, National Museum Wales, Cardiff. Wikimedia

Pour cela, il est nécessaire de porter une tenue adaptée à son sexe et à l’activité menée, qui dépend elle-même d’horaires journaliers, hebdomadaires, saisonniers. Outre le fait que «jamais une femme qui se respecte ne doit adopter les modes qui choquent la décence et la pudeur», la toilette du matin d’une femme est plus simple qu’une toilette de soirée ou de bal, celle d’une demoiselle, toujours plus modeste que celle d’une femme mariée, etc.

Dans la rue, non seulement une femme honnête doit avoir une tenue correcte et élégante, mais elle ne doit jamais relever sa robe plus haut que la cheville et ce uniquement avec la main droite!

Les femmes se doivent d’éviter toute une série d’attitudes mais aussi de lieux, sous peine de nuire à leur réputation.

La plupart des guides publiés à l’époque évoquent le rôle de la maîtresse de maison en matière de réceptions, de bals ou de dîners mais sont, en revanche, muets quant à la conduite à adopter dans un café, un restaurant ou un bal public. Et pour cause, la fréquentation de ces lieux, si elle est anodine pour les hommes, fait soupçonner l’immoralité, l’adultère et la prostitution pour les femmes.

Le fait qu’Émile Zola fasse, dans La Curée, débuter la liaison incestueuse entre Renée et Maxime Saccard dans un cabinet particulier du Café Riche, situé boulevard des Italiens, laisse supposer qu’il n’y aurait pas volontiers conduit sa femme.

À la mode mais pas frivole

La Parisienne de cette époque ne peut en effet aller partout, ou plus exactement il existe plusieurs types de Parisiennes: celles qu’il faut imiter et celles avec qui il ne faut pas être confondues. Dès le XVIIIe siècle, la Parisienne est dépeinte comme une «fashion victim» et ce bien avant la lettre.

Pour Rousseau et ses contemporains, il s’agit d’abord d’une femme folle de mode et de parure, enjeu alors décisif dans un espace social où le «paraître» engage le rang et l’identité. Mais si l’autonomisation de la corporation des couturières et la création de celle des marchandes de mode permettent à un petit nombre de femmes aisées d’endosser les vêtements de la Parisienne, celle-ci reste, dans les esprits, intrinsèquement associée à la femme de la haute aristocratie.

Tout bascule avec la Révolution française. En ce siècle de démocratisation du costume et de la mode, les excès vestimentaires et comportementaux des élites d’Ancien Régime, tout particulièrement féminines, sont unanimement condamnés. À l’instar de Marie-Antoinette, devenue symbole de la mauvaise reine, coquette, dépensière et «débauchée».

Scène du «shopping» dans le film de Sofia Coppola, Marie-Antoinette, 2006.

La «mondaine», en tant que personnage générique, est, au XIXe siècle, presque toujours violemment attaquée: oisive, frivole, inutile, inconsciente de ses devoirs, elle est, avec la prostituée, l’un des contre-modèles de la femme au foyer.

Mais les règles sociales basculent rarement aussi vite que les mœurs. Les normes bourgeoises en matière de relation entre les deux sexes triomphent progressivement au XIXe siècle, faisant de «la femme» un ange du foyer dévouée à sa famille et à ses activités domestiques. Les sociabilités masculines, amicales et professionnelles notamment, restent pourtant largement influencées par les pratiques nobiliaires.

Ces tensions entre modèle aristocratique et modèle bourgeois, qui accordent tous deux une importance centrale mais divergente à la femme mariée et à son rôle de maîtresse de maison, favorisent l’émergence, à partir des années 1840, de ce qu’Alexandre Dumas fils appelle «le demi-monde»; c’est-à-dire un monde de prostituées de luxe et de maîtresses richement entretenues, où les femmes se doivent d’incarner l’imaginaire sulfureux et frivole de la Parisienne issue de la bonne société, tout en restant à la marge de la société bourgeoise.

Tourisme sexuel et demi-monde

«Ce que je veux de toi, Paris
ce que je veux, ce sont tes femmes
Ni bourgeoises, ni grandes dames
Mais les autres… l’on m’a compris
»
«Rondeau du Brésilien» de La Vie parisienne, Jacques Offenbach.

Dario Moreno, « Le Brésilien », INA, 1966.

La figure de la demi-mondaine est en effet bien plus qu’une image de Parisienne, elle est la personnification de Paris en tant que capitale des plaisirs et de la vie urbaine, source de jouissances charnelles et de plaisirs amoureux.

Au point que le demi-monde, dont les images sont largement propagées par la littérature et le répertoire théâtral français, suscite, dans le dernier tiers du XIXe siècle, un important tourisme sexuel.

La fascination féminine pour la demi-mondaine et sa vie de Parisienne «libérée» ne suit bien évidemment pas les voies de la consommation sexuelle, mais celles de l’emprunt et de l’imitation.

Dès 1879, Lola Montès publie L’art de la beauté chez la femme. Secrets de la toilette, tandis qu’en 1904-1905, Liane de Pougy dirige, du moins officiellement, L’art d’être jolie, revue illustrée hebdomadaire.

Les grandes courtisanes parisiennes de la Belle Époque sont à la fois incarnations de la femme fatale, icônes de la vie parisienne, lanceuses de modes et prescriptrices en matière de beauté.

Ce n’est qu’au cours du XXe siècle, et en lien avec les évolutions en matière de sentiments amoureux et de pratiques sexuelles, que les figures de la demi-mondaine et de la Parisienne se dissocient.

Tout comme le passé de Paris en tant que bordel de l’Europe s’efface aujourd’hui derrière l’imaginaire de la capitale romantique et les cadenas du pont des Arts.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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