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Lait contaminé : Lactalis, l'Etat et les distributeurs, des failles à tous les niveaux

Au 9 janvier, l’autorité de surveillance Santé publique France avait recensé 37 nourrissons atteints de salmonellose en France depuis la mi-août. Parmi ces enfants malades, 35 d’entre eux ont consommé un lait infantile de l’usine Lactalis de Craon, en Mayenne. Malgré plusieurs rappels en décembre, des produits qui auraient dû être retirés de la vente ont été maintenus en rayon, et souvent consommés par des bébés. Tout un ensemble de manquements a abouti à cette situation, du fabricant aux distributeurs.

Lactalis, « une entreprise défaillante »

Ce vendredi après-midi, Bruno Le Maire reçoit à Bercy Emmanuel Besnier, le PDG de Lactalis, après avoir rencontré jeudi les distributeurs. Juste rentré de Chine, le ministre de l’Economie devrait avoir un entretien tendu avec le chef d’entreprise ; il a déjà déclaré que Lactalis aurait dû « par précaution, émettre un rappel général dès début décembre » – le groupe laitier a fait trois rappels de produits, entre le 2 et le 21 décembre.

Lors d’une conférence de presse jeudi 11 janvier, Bruno Le Maire a déclaré : « L’Etat a dû se substituer à une entreprise défaillante », en évoquant les « manquements » de Lactalis. « Le rôle de l’Etat est de contrôler », c’est à l’entreprise de retirer ses produits de la vente, a insisté le ministre.

Il a souligné la « responsabilité » de Lactalis et des distributeurs dans cette affaire « grave », avant d’ajouter qu’elle avait « donné lieu à des comportements inacceptables, qui devront être sanctionnés ».

Lait contaminé : retour sur le scandale Lactalis en 6 actesLactalis avait procédé le 2 décembre à un premier rappel de 12 références de laits infantiles fabriqués dans son usine de Craon (Mayenne). Le 10 décembre, c’est le ministère de l’Economie qui publie une liste bien plus importante : plus de 600 lots sont rappelés, interdits à la consommation et à l’exportation.

Interviewé par « l’Obs », Benjamin Douriez, rédacteur en chef adjoint à « 60 Millions de consommateurs », souligne :

« Ce scandale prouve que les autocontrôles par les industriels, ne sont pas suffisants puisque Lactalis avait détecté depuis plusieurs mois une contamination de son usine aux salmonelles et aurait dû prendre des mesures à ce moment-là. »

Le ministère de l’Agriculture : « très satisfaisant »

« Le Canard enchaîné » du 10 janvier révèle que 10 jours plus tôt, le site web du ministère de l’Agriculture écrivait « niveau d’hygiène très satisfaisant » à propos de l’unité de fabrication de laits infantiles de l’usine de Lactalis à Craon. Le web Alim’confiance avait publié cette note après une inspection du 5 septembre 2017.

Le préfet de Mayenne a affirmé à la presse locale que les contrôles des vétérinaires sous ses ordres « ne concernaient pas les tours de séchage contaminées » et ne portaient que sur les céréales pour enfants.

Mais « le Canard » a eu accès au rapport du 5 septembre 2017, qui mentionne bien « la déshydratation de lait ou produits laitiers » comme objet du contrôle. Interrogés par l’hebdomadaire, les vétérinaires n’ont pas répondu à la question : pourquoi être allés contrôler la fabrication de céréales et avoir zappé l’unité de déshydratation ?

« Le Canard » cite un expert en sécurité sanitaire : « Si [l’Inspection vétérinaire] était allée mettre son nez dans l’unité de déshydratation, elle aurait pu demander, comme elle en a le droit, les autocontrôles réalisés dans cette partie de l’usine : là, elle aurait peut-être découvert que des salmonelles y avaient été détectées au mois d’août. »

« On n’attend pas un mois pour parler »

Pour Stéphane Le Foll (PS), il y a une « responsabilité » et un manque de « transparence » de Lactalis, mais aussi un « retard » dans l’action gouvernementale. Sur France-Inter ce vendredi, l’ancien ministre de l’Agriculture a estimé :

« Une entreprise d’abord a failli. Dès la fin août, l’entreprise, sur des contrôles internes, découvre des problèmes de salmonelle, et au mois de janvier on est toujours dans ce problème. »

« Une responsabilité d’autocontrôle systématique de tous les acteurs » est « engagée », y compris au niveau de la grande distribution, a-t-il jugé. Lactalis « n’a pas voulu » retirer les produits incriminés ou « n’a pas mis les moyens pour le faire ».

Le ministre de l’Economie Bruno Le Maire a expliqué avoir dû signer lui-même le 9 décembre, faute d’accord avec Lactalis, un arrêté demandant la suspension de la commercialisation des laits infantiles et le rappel de quelque 600 lots, soit 11.000 tonnes. Malgré ce rappel, en trois étapes en décembre, des supermarchés ont reconnu avoir continué à commercialiser des produits qui auraient dû être retirés de la vente.

Stéphane le Foll juge que du côté du gouvernement, « il y a eu un retard que je n’arrive pas à comprendre ». « Je n’ai rien à reprocher sur la séquence, on essaye de négocier, ils ne veulent pas, on prend un arrêté, mais à ce moment-là on n’attend pas un mois pour parler », a-t-il lancé.

« Si, entre le 2 et le 9 (décembre) le constat est fait que l’entreprise ne fait pas son travail, à ce moment-là, il fallait que […] les ministres s’expriment, en disant ‘ça suffit' », a-t-il estimé.

« Quand on est obligé de prendre un arrêté, on le dit, on met tout de suite avec l’opinion à témoin une pression politique pour que les choses se règlent », a poursuivi le candidat à la tête du PS. « Il y a un mois qui est passé, et c’est un mois de trop ». Enfin, l’affaire Lactalis « mérite qu’il y ait un travail parlementaire pour revoir exactement ce qui s’est passé et revoir des procédures si nécessaire », a-t-il préconisé.

Sur BFMTV ce vendredi, Bruno Le Maire a quant à lui salué le travail de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes : « La DGCCRF a été en tous points dans cette affaire remarquable d’efficacité. »

Un satisfecit un brin paradoxal. Benjamin Douriez, de « 60 Millions de consommateurs », souligne :

« On a donc un besoin impérieux d’une administration de contrôle qui joue son rôle de gendarme : des services vétérinaires qui contrôlent les sites de production, des inspecteurs de la répression des fraudes (DGCCRF) qui contrôlent la réalité des retraits. On a besoin de ces fonctionnaires ! Or la tendance est à la réduction des effectifs depuis de trop nombreuses années. »

« Niveau effectif, on est passé de 3.800 agents en 2002 à 2.800 aujourd’hui », souligne en effet sur RTL Emmanuel Paillusson, secrétaire général de Solidaires à la DGCCRF. Il note que dans la Mayenne, où se trouve l’usine Lactalis en cause, le nombre de ces fonctionnaires a chuté de 14 à 6 agents en quelques années.

Les distributeurs : explications et excuses

Malgré les rappels, la commercialisation de lots de lait contaminé a continué : le premier groupe français de grande distribution, E.Leclerc, reconnaît le 9 janvier avoir vendu des reliquats de produits Lactalis concernés par le rappel du 21 décembre dans certains de ses magasins.
Malgré l’application de cette mesure de rappel, consécutive à la découverte d’une contamination aux salmonelles, près d’un millier de produits ont malgré tout été vendus après le rappel dans plusieurs magasins, a indiqué le distributeur, sans localiser les points de vente concernés.

Le PDG Michel-Edouard Leclerc explique, dans une interview au « Parisien », qu’après le témoignage d’une cliente déclarant avoir acheté une boîte d’un lot normalement retiré, dans un Leclerc de Seclin (Nord), il a demandé un état des lieux : « C’est là qu’on s’est rendu compte que 984 boîtes, soit 200 références, n’avaient pas été retirées malgré les rappels successifs. Elles ont été achetées par 782 clients. »

Le PDG assure que tous les clients concernés ont été identifiés. Il explique ce raté :

« L’information sanitaire de retrait nous est bien parvenue. Les données qui nous parviennent sur les lots incriminés sont répertoriées par des codes-barres. Cela requiert un travail méticuleux de repérage en magasin. Mais la gestion humaine n’a pas suivi. C’est très rare qu’un magasin reçoive trois ou quatre mails de rappel de produits, surtout en période de Noël.

Il y a eu une sursaturation d’informations, un problème de tri et d’interprétation. Il faut remettre plus d’humanité dans un système qui s’est trop automatisé. Cette défaillance est inadmissible. Nous assumons cette faille et nous nous en excusons auprès des parents. »

Dans la foulée, quatre autres grosses enseignes de grande distribution annoncent à leur tour avoir vendu des dizaines, voire des centaines, des boîtes de lait infantile Lactalis qui auraient dû être retirées de leurs rayons après une contamination à la salmonelle : Système U, Auchan, Carrefour et Casino.

Lactalis : « Les supermarchés n’effectuent pas les rappels avec suffisamment de rigueur ! »Interviewé par « l’Obs », Benjamin Douriez, de « 60 Millions de consommateurs », estime que « la responsabilité des distributeurs est clairement engagée ». Il souligne :

« Qu’autant d’enseignes soient concernées, cela m’inquiète. Je m’interroge sur la manière dont se passent les rappels moins médiatisés ! Sur notre site, nous en relayons environ 200 par an, tous produits confondus, des jouets aux fromages. Je ne soupçonne pas la grande distribution de ne pas relayer l’information, mais cette affaire veut dire qu’elle n’est pas capable d’appliquer ces rappels avec suffisamment de rigueur ! »

(Avec AFP)

L'Obs

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