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L'excellent Roger Grenier est mort à 98 ans

Né en 1919 à Caen, dans le Calvados, Roger Grenier est mort ce 8 novembre 2017, à l’âge de 98 ans. Auteur de très nombreux livres, dont « Palais d’hiver » et « Ciné-roman » (prix Femina 1972), il s’était souvenu, dans « Instantanés », en 2007, de tous les écrivains qu’il avait croisés, depuis ses débuts au journal « Combat » jusqu’aux Editions Gallimard, dont il était devenu, avec le temps, la mémoire vivante.

Nous republions tristement l’article que Jérôme Garcin lui avait alors consacré, dans les pages littéraires du « Nouvel Observateur ». 

 Tous au Grenier

Cela fait 88 ans que Roger Grenier travaille à être modeste. Il ne s’en est jamais vanté. C’est une éminence grise qui n’a pas souhaité porter l’habit vert. Indifférent aux honneurs, seulement sensible à la mélancolie, il ressemble à un petit personnage de Sempé égaré dans une pièce de Tchékhov. On peine à imaginer que ce timide souriant a connu Rachilde et Mistinguett, interviewé Maurice Thorez et William Faulkner, couvert les procès de l’épuration et la guerre civile en Grèce, enterré le même jour, dans le «France-Soir» de Lazareff, Edith Piaf et Jean Cocteau.

Sa carrière exemplaire, qui l’a vu passer du «Combat» d’Albert Camus à la NRF de la dynastie Gallimard, il l’attribue au hasard: son oeuvre, riche d’une quarantaine de livres, il l’impute à sa paresse contrariée; et ses rencontres d’exception, du Gide de la rue Vaneau au Dos Passos du comté de Westmorland, ne sont pour lui que l’expression de la chance. Il pousse le fatalisme jusqu’à refuser d’écrire ses mémoires. C’est un genre avantageux qui ne convient pas à son devoir de réserve.

Roger Grenier, le parti d’en lire

Il préfère rassembler de temps à autre ses souvenirs (sur Camus, Pascal Pia, sa mère Andrélie, son chien Ulysse ou sa période TSF) comme on range, le samedi soir, de vieilles photos dans un album. Il y ajoute des légendes, des choses vues, des mots entendus: toutes ses années passées au desk de la presse quotidienne et consacrées à rédiger des rapports de lecture lui ont en effet appris à être concis, précis, à hauteur d’homme.

Car Roger Grenier se méfie de l’éloquence et, comme feu son ami Marc Bernard, «déteste l’emphase, le drapé, les effets de style». Marc Bernard à qui, dans ce volume d’«Instantanés», il consacre l’un des plus beaux chapitres. Il aimait, d’une amitié solaire, cet ancien ouvrier devenu écrivain, prix Goncourt 1942 pour «Pareils à des enfants», qui s’était réfugié dans une cala déserte, à Majorque, après la disparition de sa femme, et qui mourut à Nîmes, en 1983, après avoir écrit une lettre à Grenier dans laquelle il disait: «Le médecin qui m’a révélé mon mal s’est suicidé il y a un mois… Il m’a découvert la menace que je portais, mais c’est lui qui est mort, alors qu’il était en parfaite santé, avec un avenir brillant.»

Roger Grenier : « Camus m’a appris des raisons de vivre »

L’art de l’anecdote

On voit par là que, si la table des matières tient du cimetière, on s’y amuse beaucoup. Roger Grenier a l’art de réveiller ses amis disparus avec des anecdotes si fraîches que le passé, sous sa plume, tourne au présent perpétuel.

Le téléphone sonne, et c’est la mère d’Antoine Blondin, une joueuse d’accordéon, qui s’inquiète: «Il pleut et Antoine est parti sans son imperméable, j’ai peur qu’il prenne mal», sans mesurer que le danger venait plus des bouteilles que du ciel. (Plus loin, Eugène Ionesco échappait dans les cocktails à la surveillance de son épouse en proclamant: «Dissimulons un peu de cet excellent whisky dans cet innocent verre de jus d’orange.»)

La porte s’ouvre, et c’est Gaston Gallimard, en noeud papillon, qui ne décolère pas: il vient d’apprendre que Jean Paulhan a été élu sous la Coupole et il l’accuse de trahison, la NRF ayant été «fondée contre l’esprit académique». Dans un bureau voisin, Raymond Queneau refuse un prix littéraire au seul prétexte que son chien vient de mourir, jugeant inopportun de «faire la fête».

Comment fut enterré Louis-Ferdinand Céline, par Roger Grenier

Une Jaguar bleue est stationnée en gare de Montreux: c’est James Hadley Chase, en costume de tweed, qui attend son visiteur et l’emmène dans son chalet. Là, l’auteur de «Pas d’orchidées pour miss Blandish» révèle le secret de son pseudonyme : «J’ai longtemps observé les clients de librairies. Ils regardent les rayons, rangés par ordre alphabétique. Ils passent devant le A, hésitent devant le B et commencent à sortir des livres à C. Il fallait donc que mon nom commençât par C jusqu’à G, c’est bon. Après, ils sont fatigués.»

« Camus semblait créé pour vous donner des raisons de vivre »

On parle de Hemingway et de Fitzgerald avec Dos Passos sur les rives du Potomac. On voit Albert Londres et Joseph Kessel ramener de Cayenne un ancien bagnard qui sera engagé comme comptable aux Editions Gallimard. On évoque, avec Jean Grosjean, les évêchés dessinés en forme de mitre, d’ostensoir ou de croix. On découvre que, sous le jardin de Gallimard, existe un souterrain par où jadis on menait les chevaux aux écuries, et par où passèrent ensuite les collaborateurs de l’Encyclopédie de la Pléiade. On écoute avec émotion Claude Roy, malade, reprendre à son compte le mot malicieux de Jacques Prévert à l’agonie: «Même assis, je ne tiens plus debout.»

VIDEO. Albert Camus raconté par Roger Grenier

Et, une fois encore, on en revient au «Combat» de la Libération, à ce journal dont de Gaulle assurait qu’il était le seul «honnête». Roger Grenier ne peut donc égrener ses souvenirs sans en revenir à ce moment de sa jeunesse où soudain tout est devenu possible: «Camus semblait créé pour vous donner des raisons de vivre.» Mais aussi d’écrire. Soixante ans plus tard, ce livre semble avoir été composé, dans le petit matin, sur les presses de la rue Réaumur: comme Camus, il est «le plus gai et le plus simple du monde».

Jérôme Garcin

Instantanés, par Roger Grenier,
Gallimard, 200 p., 14,50 euros.

Paru dans « L’OBS » du 22 novembre 2007.

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