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Libre, féministe, elle-même : Fifi Brindacier, badass avant l'heure

Dans son pays natal, la Suède, Fifi Brindacier, est considérée comme une icône féministe. Libre, indépendante, puissante, la jeune héroïne de livres pour enfants, et de ses nombreuses adaptations, remet en cause les rapports de pouvoir entre adultes et enfants, entre garçons et filles. 

Elle est si loin des personnages féminins conventionnels de son époque que le premier livre dans lequel elle apparaît, en 1945, a été jugé subversif.

Pour tout cela, il faut lire ou relire « Pippi Longstocking » (son nom originel, en référence à ses longues chaussettes dépareillées) : c’est une badass avant l’heure, qui navigue témérairement sur les mers, se bat contre des requins, soulève des vaches d’une main, rend justice aux opprimés et aux incompris et tient tête aux adultes, se moquant de leur autorité, de leurs règles et de leurs conventions qui encombrent leur monde si ennuyeux et prévisible.

La plus forte du monde

Agée de 9 ans, Fifi Brindacier grandit dans une grande maison sans parents, avec pour compagnie un singe et un cheval.

Riche d’un sac de pièces d’or, elle fait simplement ce qui lui plaît de ses journées – elle s’amuse beaucoup, ne va pas à l’école et se couche quand elle se l’ordonne. Drôle, inventive, courageuse, généreuse, elle ne cherche pas à rentrer dans le moule : Fifi Brindacier est elle-même.

Le jour où la populaire petite fille décide d’aller à l’école, c’est pour « avoir des vacances » (pourquoi n’y aurait-elle pas droit ?). Mais Fifi déstabilise la maîtresse, qui la voit dessiner un cheval sur le sol de sa classe : la feuille blanche est trop petite pour son imagination.

Quand dans ses aventures ces messieurs sont appelés à venir affronter Arthur le Costaud, Fifi se propose. « Mais… Mais… », s’inquiète son amie Annika. « Tu ne peux pas, c’est l’homme le plus fort du monde ! » L’héroïne réplique :

« Oui, j’entends bien, l’homme. Mais n’oublie pas que, moi, je suis la petite fille la plus forte du monde. »

Et elle fit mordre la poussière à Arthur le Costaud.  

Quand Fifi Brindacier voit dans la vitrine d’une parfumerie une pancarte « souffrez-vous de vos tâches de rousseur ? », elle entre dans la boutique pour répondre : « Non. »

 « Non, je ne souffre pas de mes tâches de rousseur. »

La vendeuse éclate de rire : « Mais, ma pauvre enfant, ton visage entier est couvert de tâches de rousseur ! » « Je sais », répond la petite fille.

« Mais je n’en souffre pas, je les adore. Bonne journée. »

En partant, elle se retourne pour crier qu’elle lui achèterait bien sept ou huit pots de crème qui donnent des tâches de rousseur, si jamais il est possible de s’en procurer.

« C’est un pays libre, non ? »

Fifi est l’histoire d’un personnage extraordinaire et hors-norme. Il lui arrive de marcher à reculons dans la rue en direction de chez elle, « pour éviter d’avoir à faire demi-tour en rentrant ». Ce qui suscite l’incompréhension de ses voisins, Annika et Tommy, deux enfants sages et bien élevés – les enfants modèles de l’après-guerre.

« Pourquoi je marche à reculons ? » (Ils lui ont posé la question, interloqués qu’elle ne fasse pas comme tout le monde.)

« C’est un pays libre, non ? J’ai le droit de marcher comme ça me plaît ! »

Devenus amis, les voisins arriveront avec elle à la conclusion qu’ils ne souhaitent pas grandir. « C’est pas un truc chouette », argumente Fifi. « Les grands ne s’amusent jamais. Tout ce qu’ils ont, c’est un boulot ennuyeux, des vêtements ridicules, des cors aux pieds et des dingos locaux. »

« Des impôts locaux”, corrige Annika. Fifi a dans ses affaires des mini-cachets « pour ceux qui ne veulent pas grandir », qu’un vieux chef indien lui a donné à Rio. Si ça fonctionne, cela n’empêchera pas la petite fille de devenir pirate.

« Je peux bien devenir un petit, tout petit pirate féroce qui sème la mort et la désolation autour de lui. Pas de problème. »

Alors le trio avale les cachets dans le noir de la villa Drôlederepos, en espérant qu’ils ne soient pas périmés et « que tout ira pour le mieux ».

Fifi, dangereuse ?

Les aventures de Fifi sont basées sur les histoires que racontaient Astrid Lindgren à sa fille, malade. Quand le premier tome de sa trilogie est publié, en novembre 1945, il connait un succès quasi-immédiat en Suède puis en Europe. Et ne tarde pas à diviser : pros et antis-« Pippi » débattent dans la presse. 

Le livre est critiqué sur la forme comme sur le fond. « On lui reproche d’être mal écrit – le style est libéré, dans la syntaxe comme dans le vocabulaire utilisé – et de donner le mauvais exemple aux enfants », résume Mathilde Lévêque, Maître de conférences à l’université Paris 13, spécialiste de la littérature pour la jeunesse.

Pour les antis, l’héroïne anti-autoritariste, qui remet en question la puissance des adultes tout en célébrant l’indépendance des enfants, présente un danger pour la jeune génération.

« Ceux qui la défendent relèvent que quand des adultes réagissent à un livre sur le plan de la moral, c’est la meilleure preuve du fait que les enfants aient besoin d’un livre comme celui-là pour supporter les adultes », rapporte Mathilde Lévêque.

Certains assurent néanmoins que l’ouvrage, adoré par les enfants, peut avoir des vertus thérapeutiques dans une Europe meurtrie par la guerre : Fifi ne fuit pas le réel, elle le transforme par la force de l’imaginaire. 

Fifi en blouson noir

En 1951, les petits Français découvrent eux une édition traduite dont le sens a été complètement dénaturé. Le personnage transgressif a été adouci. Sa critique des institutions gommée. Une chercheuse qui publiera plus tard une étude comparative écrit que Fifi, dans sa version française, est « une anarchiste en camisole de force ».

« Cela explique que le personnage n’a pas eu le même succès en France qu’ailleurs », conclut Mathilde Lévêque, qui énumère : le chapitre où Fifi tourne en ridicule les policiers venus la conduire à l’orphelinat est supprimé, ainsi que le passage où elle danse la polka avec des voleurs.

Au début du premier tome, on lit que la petite fille vit sans ses parents, « mais elle ne s’en plaint pas ». Dans la version originale, Fifi vit seule et dit que c’est « plutôt chouette ».

Dans une note de lecture datant des années 60, lue par la Maitre de conférence dans les archives des éditions Hachette, Fifi est même comparée « à nos blousons noirs« , mythe des bandes de jeunes qui sèmeraient la terreur dans le pays. Imaginez ainsi l’inquiétante Fifi, couettes et blouson de cuir.

Première héroïne féministe

Devenu aujourd’hui un classique, les aventures de Fifi Brindacier ont été traduites en plus de cinquante langues et adaptées en film, séries, dessins animé… (c’est peut-être à travers celles-là que vous la connaissez). En 1995, une traduction conforme à la version originale est parue en France, 50 ans après la première publication.

Par l’ampleur de son succès, Fifi est la première héroïne féministe de la littérature pour enfants. Même si Astrid Lindgren n’a jamais apposé le mot féministe à son héroïne.

« Elle ne parlait rarement de ses personnages d’une manière politique ou ‘adulte' », explique Cilla Nergardh, directrice de la communication de l’entité qui gère les droits de l’auteure.

 « Astrid Lindgren disait que, au-delà du pur amusement, elle voulait que Fifi montre qu’il était possible d’avoir du pouvoir sans en abuser.
Fifi est la fille la plus forte au monde et elle a beaucoup d’argent, mais elle est toujours gentille, serviable et généreuse. »

Pour de nombreuses féministes, Fifi Brindacier a été un modèle inspirant. C’est un symbole discuté, aussi. « Fifi est considérée comme une sorte d’incarnation de revendications individualistes », lit-on dans un article  sur l’héritage de l’héroïne en Suède (éd. L’Harmattan, 2010). 

« Dans une étude sur les organisations féminines en Finlande, des chercheuses font la différence entre un ‘féminisme Fifi’ fondé sur la force et la prise de responsabilité individuelle, et un ‘féminisme collectif d’empowerment’ qui reste, selon elles, plus efficace. »

La réflexion est évoquée sur le portail officiel de la Suède :

« Paradoxalement, une influence aussi libératoire que celle de Fifi peut également susciter des exigences tacites qui seraient imposées aux petites filles – des exigences auxquelles, du moins pour certaines d’entre elles, il peut être difficile de faire face. »

A l’image de la gentille et polie Annika.

Modèle positif

Pour créer son personnage féminin contestataire, Astrid Lindgren, auteure très populaire dans son pays, s’est nourrie d’autres œuvres, notamment de « Zora la rousse », roman pour adolescents paru en 1941.

Le livre, très connu en Allemagne, met en scène une bande d’enfants menée par une fille dont les cheveux sont de la même couleur que ceux de Fifi. « Ce n’est pas un livre amusant », distingue Mathilde Lévêque. « Les enfants doivent survivre contre les adultes, qui veulent les enfermer tout en ne faisant rien pour eux. »

C’est d’ailleurs pour la chercheuse la spécificité de Fifi : le ton est joyeux, optimiste. C’est un modèle positif, plein d’énergie.

« Contrairement à d’autres héros, Fifi ne change pas, ne rentre pas dans la norme à la fin comme d’autres qui changent ou finissent punis. C’est peut être ce qui faisait plus peur.
Elle, elle, surgit dans cette petite ville et on va l’accepter dans sa différence. Elle trouve sa place dans la société. C’est un appel à la tolérance, à l’acceptation de l’autre. C’est aussi la force enfantine pure, cette force de l’imaginaire qui a fasciné et effrayé. »

Emilie Brouze

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