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Macron a-t-il un agenda (et une vision) diplomatique?

Se parler de puissance à puissance, de nation millénaire à nation millénaire. Se trouver des intérêts communs et circonscrire les divergences sans «se faire plaisir en donnant des leçons à la Chine», «un État plus vieux que l’Histoire» comme disait De Gaulle cité par Emmanuel Macron. Lors de sa visite à Pékin, le président de la République a enfoncé le clou: «Je ne fais pas la diplomatie de l’hygiaphone», a-t-il dit pour expliquer son silence public sur les droits de l’homme.

Il a donné ainsi une illustration parfaite de son credo en politique étrangère, livré dès le mois de juin, et répété lors des vœux au corps diplomatique:

«Avec moi, ce sera la fin d’une forme de néoconservatisme importée en France depuis dix ans. La démocratie ne se fait pas depuis l’extérieur à l’insu des peuples. La France n’a pas participé à la guerre en Irak et elle a eu raison. Et elle a eu tort de faire la guerre de cette manière en Libye.»  

En deux phrases, Emmanuel Macron fait d’une pierre deux coups. Il affirme sa filiation «chiraquienne» –la non-intervention en Irak aux côtés des Américains en 2003–, et au-delà «gaullo-mitterrandienne», pour reprendre l’expression forgée par Hubert Védrine. Et il récuse la politique de Nicolas Sarkozy en condamnant l’intervention en Libye en 2011, sous couvert d’en critiquer «la manière».

Contre la tentation néoconservatrice

Dans le débat qui est en train de se développer chez les diplomates et les politologues sur la politique étrangère de la France, entre les partisans de la tradition héritée du gaullisme et les «modernes» influencés par les changements de rapports de force issus de la fin de la guerre froide, le président a choisi son camp.

Il écoute les premiers qui déplorent une «rupture» dans la pratique diplomatique française, en 2007 avec Nicolas Sarkozy, poursuivie, selon eux, sous François Hollande. Cette rupture se caractériserait par l’accent mis sur la défense des droits de l’homme –le «droit-de-l’hommisme» dénoncé par Hubert Védrine– dont le champion aurait été Bernard Kouchner, premier ministre des Affaires étrangères du quinquennat Sarkozy, et par le recours à la force armée, en Libye en 2011, au Mali en janvier 2013, sans compter les velléités de bombardement sur la Syrie en août 2013. Les diatribes anti-Assad entendues au Quai d’Orsay au temps d’Alain Juppé et de Laurent Fabius participeraient aussi de cette volonté «néoconservatrice» de promouvoir la démocratie envers et contre tout. Cette volonté est étrangère à la traditionnelle «politique arabe de la France» dont se réclament volontiers les diplomates classiques.

Cette vision d’une tentation néoconservatrice de la diplomatie française sous Sarkozy et Hollande s’appuie sur des arguments qui ne sont pas tous convaincants. N’entrons pas dans une discussion sur la vraie nature du néoconservatisme américain, plus complexe que ne le laissent penser les résumés hâtifs, et parfois contradictoires. Force est cependant de constater que les interventions militaires de ces dernières années en Libye, au Mali, en Centrafrique, ne correspondent pas aux critères du néoconservatisme même réduit à son expression la plus simpliste –une intervention militaire unilatérale pour imposer la démocratie de l’extérieur. Elles ont eu lieu avec la bénédiction du Conseil de sécurité des Nations unies, non dans le but de changer les régimes mais de protéger les populations ou de garantir la sécurité.

Syrie: main tendue et lignes rouges

Concernant le Mali et l’ensemble du Sahel, Emmanuel Macron ne remet pas en cause l’engagement des troupes françaises décidé par son prédécesseur. Au contraire, il leur a rendu hommages et visites, même s’il cherche à limiter l’ampleur et le coût du déploiement en impliquant plus les pays de la région et les Européens.

En Syrie, il n’exclut pas d’associer aux négociations des représentants de Damas voire Bachar el-Assad lui-même, mais François Hollande l’avait déjà implicitement accepté. Et d’ailleurs la France n’est pas en mesure de décider qui participe ou non aux négociations. Ce sont les Russes qui ont la main. En revanche, Emmanuel Macron est allé plus loin dans «l’interventionnisme» que Hollande en fixant deux «lignes rouges» à Assad –l’emploi d’armes chimiques et l’entrave à l’aide humanitaire– et en assurant que la France pourrait agir seule en cas de franchissement de ces lignes. En août 2013, Hollande avait reculé après la décision de Barack Obama de ne pas intervenir.

La querelle entre «gaullistes» et «atlantistes» est obsolète

Cet épisode malheureux montre aussi qu’une des autres pierres d’achoppement entre les «anciens» et les «modernes» de la diplomatie française, à savoir l’attitude vis-à-vis des États-Unis, a disparu. La querelle entre les «gaullistes» et les «atlantistes», parfois appelés aujourd’hui «occidentalistes», est obsolète. Elle l’est d’autant plus avec la présidence erratique de Donald Trump. Mais déjà le «leading from behind» de Barack Obama plaçait les Européens, et en particulier les Français, dans l’obligation de définir par eux-mêmes leurs positions en politique internationale. Cette autonomie choisie ou imposée n’exclut pas pour autant la coopération au cas par cas. Emmanuel Macron en a parfaitement joué avec Donald Trump, alternant les fortes paroles et les gestes d’amitié, sans résultat tangible jusqu’à ce jour, il est vrai, qu’il s’agisse du climat ou de l’Iran.

«L’occidentalisme» soulève cependant une autre question. Dans un monde où l’influence relative de l’Occident diminue face à la montée des puissances émergentes, l’affirmation internationale de la Chine, l’activisme islamique, les valeurs occidentales sont en recul. Faut-il en prendre son parti ou, pour défendre ces valeurs –que la Charte des Nations unies elle-même reconnaît comme universelles– développer une stratégie qui ne s’apparente pas à un impossible retour au colonialisme?

Un dialogue avec les sociétés civiles

Emmanuel Macron laisse entendre dans ses interventions publiques que cette stratégie pourrait prendre deux formes complémentaires. D’une part des discours, comme à Xi’an sur «le sujet libre, qui pense, qui peut librement créer, innover».

D’autre part, l’affirmation d’un soft power fondé sur la coopération avec les sociétés civiles dans l’éducation, la culture, l’apprentissage des langues, etc., afin de faire émerger «des voix libres», a-t-il dit en référence aux récentes manifestations en Iran.

Cette stratégie risque cependant de se heurter à un obstacle. Les régimes autoritaires professent justement une méfiance maladive par rapport à la société civile, brident son expression et répriment toute manifestation d’autonomie par rapport à l’État ou au parti dans les régimes de parti unique. Bien plus, ils regardent comme une ingérence inadmissible et une atteinte à leur souveraineté les tentatives des démocraties occidentales de soutenir matériellement et intellectuellement les acteurs de la société civile, car ils y voient une menace contre la pérennité de leur pouvoir. Autrement dit, même en rejetant l’emploi de la force, le soft power est un combat.

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