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Mort d'Alain Jessua, grand cinéaste français des années 70

DISPARITION – Le réalisateur de Paradis pour Tous s’est éteint jeudi à l’âge de 85 ans à la suite d’une double pneumonie. Il laisse derrière lui une filmographie importante et encore trop méconnue. Il avait dirigé des acteurs légendaires comme Charles Denner, Alain Delon, Jean Rochefort, Michel Serrault…

Alain Delon, Charles Denner, Gérard Depardieu, Annie Girardot, Patrick Dewaere… Il a fait tourner les plus grands acteurs français de sa génération. Le réalisateur Alain Jessua, à sa manière toujours discrète et élégante, aura quitté la scène à l’âge vénérable de 85 ans. Quelle tristesse.

Car Jessua a traversé le monde du cinéma hexagonal en y laissant une belle empreinte, celle d’un cinéma exigeant, décalé, attachant, visionnaire, touchant souvent au fantastique. Une œuvre d’exception qui propose une vision du monde tout à la fois mélancolique, subversive, mais dissimulée sous une enveloppe pétillante voire pop. Le metteur en scène, qui a réalisé dix films dont Traitement de choc (1973) est mort jeudi à 85 ans, a annoncé sa compagne, la journaliste Régine Magné: «Alain Jessua, mon si grand et si bel amour depuis 30 ans, s’est éteint ce soir à l’hôpital d’Évreux où il avait été placé en réanimation depuis un mois en raison d’une double pneumonie.»

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Né le 16 janvier 1932 à Paris, Alain Jessua débute à 19 ans dans le cinéma comme stagiaire sur le film Casque d’or de Jacques Becker, avant de travailler comme assistant sur des films d’Yves Allégret (Mam’zelle Nitouche) et de Max Ophüls (Madame de…, Lola Montès). «Je considère Ophüls comme un maître; il m’a appris la direction d’acteurs», disait à Télérama en avril dernier le réalisateur qui au cours de sa brève filmographie a fait tourner d’autres grandes stars comme Michel Serrault, Nathalie Baye ou Jean Rochefort…

Des acteurs mythiques du cinéma français

Charles Denner dans «La vie à l'envers» d'Alain Jessua (1964)
Charles Denner dans «La vie à l’envers» d’Alain Jessua (1964) Rue des Archives/©Rue des Archives/AGIP

En 1956, son premier court métrage, Léon la lune, film muet sur la journée d’un clochard parisien, obtient le prix Jean Vigo. Après ce succès, il tourne son premier long-métrage, La Vie à l’envers (1964), avec Charles Denner et Jean Yanne, dont c’est l’une des toutes premières apparitions à l’écran. Ce portrait d’un agent immobilier qui sombre dans la solitude jusqu’à la folie lui vaut le prix du meilleur film étranger au Festival de Venise.

Il obtient ensuite le prix du scénario au Festival de Cannes en 1967 pour son deuxième long-métrage, Jeu de massacre avec Jean-Pierre Cassel et Michel Duchaussoy. Un film inclassable qui mêlait le polar à la bande dessinée et célébrait la pop culture des bouillonnantes années 60. Le tout soutenu par les dessins colorés, rock et sensuels de Guy Peellaert, l’auteur de Pravda la survireuse édité chez Éric Losfeld en 1968.

Pour la Cinémathèque Française, qui lui a consacré une rétrospective en avril, «Jessua a toujours été un cinéaste prémonitoire et intuitif dont la majorité des films a abordé des thèmes qui font encore l’actualité aujourd’hui: l’obsession du tout sécuritaire, l’exploitation des travailleurs immigrés (Les Chiens, 1979), la société spectacle, la mise en scène des criminels (Armaguedon, 1977), la peur de vieillir, l’aspiration à une forme d’éternité qui vampiriserait la jeunesse (Traitement de choc, 1973, avec Alain Delon et Annie Girardot)».

Une œuvre intrigante, vive et décalée

L'affiche de «Paradis pour tous» (1982)
L’affiche de «Paradis pour tous» (1982) Rue des Archives/©Rue des Archives/RDA

On pourrait aussi parler de la quête du bonheur à tout prix, comme dans Paradis pour tous (1982) avec Patrick Dewaere, dans lequel un psychiatre (interprété par Jacques Dutronc) invente un traitement révolutionnaire, le «flashage», qui permet de guérir le mal de vivre. Un film qu’Alain Jessua qualifiait de «conte philosophique» et qui concentrait ses thèmes de prédilection: l’angoisse, la fascination pour la folie et la dénonciation des dangers de la science.

Le film est resté célèbre également, car c’était le dernier rôle à l’écran de Patrick Dewaere. Jessua nous confiait récemment qu’à l’époque, «Patrick se comportait dans mon film comme dans sa vie. Il était désespéré. Et pensait souvent au suicide…».

Dans Frankenstein 90 (1984), cet amateur de films fantastiques avait choisi pour incarner le savant et sa créature, Jean Rochefort et Eddy Mitchell. En toute innocence (1988), avec Nathalie Baye et Michel Serrault, et Les couleurs du diable (1997) complètent la filmographie d’Alain Jessua. Une œuvre intrigante, vive et décalée qui le pousse ensuite vers la littérature avec huit romans, dont Bref séjour parmi les hommes publié en 2006 aux éditions du Rocher. Au Figaro littéraire , le livre avait alors fait forte impression: «D’une écriture fine, précise et imagée, Jessua signe un récit hors normes, une fable dont certains personnages sont des animaux, à la lisière du fantastique. Aussi inattendu que réjouissant…».

Quant à La vie à l’envers, ce livre inédit avait fait l’objet d’une réédition en 2007 aux éditions Léo Scheer. .Jessua embarquait ses lecteurs au cœur d’un vertigineux roman, dont le cinéaste avait tiré son premier film en 1964. D’une écriture fluide, l’auteur dressait le portrait d’un homme qui s’éloigne du réel pour plonger vers la folie. Au fil des pages, le héros était gagné par l’ivresse de ses rêveries diurnes. Un délicieux état de confusion le gagnait peu à peu, tandis que s’évanouissaient les repères de sa vie quotidienne.

Bien sûr, on ne pourra s’empêcher de comparer ce petit bijou d’écriture au film qui en fut tiré, qui lui aussi fut réédité pour l’occasion en DVD, et qui accompagne le livre.

Les réactions à sa disparition

De nombreuses réactions à la mort du réalisateur ont émergé hier. Sur son compte Twitter, la cinémathèque française a rendu hommage à Alain Jessua en rediffusant un entretien qu’elle avait eu avec lui au printemps dernier:

Pour Henry-Jean Servat, Alain Jessua était «drôle, délicieux, malicieux et exquis». Le journaliste et critique cinématographique parle de son art comme d’un cinéma «brillant, cruel, subversif et désenchanté». Sur Twitter, Henry-Jean Servat confesse perdre un ami:

Gilles Jacob, l’ancien président du Festival de Cannes de 2001 à 2014, a également fait part de sa pensée au réalisateur qui vient de disparaître:

Le cinéma français pleure un cinéaste demeuré trop injustement méconnu.

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