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Notre Dame des Landes et la Catalogne le montrent, il est urgent de changer notre façon de vivre la démocratie localement

De la Catalogne à Notre-Dame des Landes, les conflits locaux et les réponses apportées par les gouvernements nationaux réinterrogent notre rapport à la démocratie.

Très franchement, je ne savais pas trop quoi penser de l’aéroport de Notre-Dame des Landes. Comme beaucoup de Français interrogés dans nos enquêtes, j’ai le sentiment que les grands projets, coûteux et de (très) long terme, font oublier les urgences du quotidien. Mais je ne suis ni Nantais, ni un habitant du Grand Ouest. Je n’ai pas non plus d’opinion définitive sur la Catalogne. Elle m’apparaît tout autant espagnole qu’indépendante, et il me semble qu’elle a toujours été les deux. Mais je ne suis pas Catalan. J’ai surtout le sentiment que les mêmes mots, les mêmes arguments sont utilisés pour ces enjeux très différents : « État de droit », « décisions de justice », « respect du vote des électeurs », « déni de démocratie », « résistance locale », « populations divisée », « oppositions exacerbées »…

À Notre-Dame des Landes, une alliance hétéroclite de paysans défendant leurs terres et de militants politiques et associatifs ont gagné leur bras de fer face à des élus locaux et un vote populaire en faveur du projet. Une résistance locale l’a emporté face à une (courte) majorité locale.

Mais au-delà de la satisfaction des uns et la déception des autres, ne serait-ce pas surtout l’échelon local qui a été désavoué? La décision de construire ou non un aéroport régional a été prise par le Premier Ministre et le Président de la République, sur la base de rapports de force politiques nationaux. Le ministre de l’environnement a davantage pesé sur la décision que la maire de Nantes ou le Président de Région. L’opinion publique française a pesé davantage que les habitants de Loire-Atlantique. Et les mêmes arguments utilisés aujourd’hui par les défenseurs du projet auraient été utilisés par leurs opposants, si Edouard Philippe avait annoncé hier la construction de l’aéroport.

En d’autres termes, Paris a dû siffler la fin de la récréation, après que celle-ci eût mal tournée.

Mais aurait-il pu en être autrement? N’attendons pas de tous les gouvernements – depuis une vingtaine d’années au moins – de se prononcer sur ce dossier? Aurait-on réellement pu, avec l’équilibre des pouvoirs existant entre local et national, trouver une autre issue? Certains diront qu’un référendum local avait déjà tranché la question. Mais celui-ci n’avait qu’une valeur consultative, et ses modalités d’organisation avaient suscité trop de polémiques – quels territoires interroger, quelle question poser, quels éléments d’information pour les électeurs? – pour lever toutes les oppositions et trouver une issue acceptable par tous. Enfin, cette consultation avait elle-même été décidée par le Président et le Premier ministre de l’époque, en raison de rapports de forces nationaux (notamment l’entrée de ministres écologistes dans le dernier gouvernement Valls).

En d’autres termes, le Président de la République et le gouvernement actuels ont été obligés de trancher, alors même que tout pousse à croire qu’ils s’en seraient bien passé.

Démographie, emploi, santé, culture: le « malaise des territoires » n’est pas que politique

Et pourtant il y a urgence, dans nos démocraties occidentales, à redonner à l’échelon local toute sa place et toute sa légitimité démocratique. L’exemple de Notre-Dame des Landes comme les tentatives séparatistes croissantes partout en Europe sont là pour le prouver. Les enquêtes aussi: selon la dernière vague de l’Observatoire de la Démocratie, réalisé par Viavoice pour la Fondation Jean Jaurès et La Revue Civique, 66 % des Français souhaitent plus de pouvoir pour les collectivités locales. Ils ne sont à l’inverse que 28 % à souhaiter plus de pouvoir pour le Parlement et 17 % pour le Président de la République. La prochaine réforme de la Constitution, actuellement en discussion, ne devrait pourtant réformer que les seules institutions nationales.

Mais cette « question locale » va bien au-delà des seuls enjeux politiques et institutionnels.

Enquêtes et analyses s’accumulent depuis longtemps sur ce « malaise des territoires » existant dans tous les domaines: déserts médicaux, disparition des commerces de centre-ville, désindustrialisation, crise agricole… Les termes de « France périphérique » ou de « diagonale du vide » sont entrés dans le langage courant. On s’inquiète de l’implantation de l’extrême-droite dans les zones péri-urbaines, ces territoires suffisamment proches des grandes agglomérations pour en partager les « nuisances » (insécurité, embouteillages…) mais trop éloignés pour bénéficier de services publics efficaces. On s’inquiète bien évidemment pour la « ruralité ».

Et que fait-on? Peu de choses. Depuis les années 1980, les lois de décentralisation se sont essentiellement bornées à « simplifier le millefeuille administratif » en lui ajoutant de nouvelles strates, à « transférer des compétences » sans qu’il y ait toujours un transfert budgétaire équivalent, et à « faire vivre la démocratie locale » en la réformant depuis Paris. Et s’il y a un problème, à Notre-Dame des Landes ou pour le financement du Grand Paris Express, tout le monde s’attend à ce que ce soit le Président de la République qui tranche les problèmes les plus épineux.

L’autonomie financière des collectivités locales reste un vœu pieux, permettant de réitérer chaque année le spectacle – certes nécessaire, mais aussi désolant – de maires « montant à Paris » demander au gouvernement de nouveaux moyens, puisque leur action politique dépend en grande partie de telle ou telle subvention ou coupe budgétaire annuelle, sur lesquelles ils n’ont aucune prise.

Enfin, la démocratie locale est ainsi faite aujourd’hui qu’elle est le plus souvent illisible pour le citoyen, au-delà de la commune et du maire, qui restent mieux identifiés. Toutes les enquêtes récentes montrent que la notoriété des élus locaux est très faible. Sans même parler de la compréhension des politiques publiques : savez-vous par exemple quelles collectivités sont en charge de l’éducation ou de l’environnement sur votre territoire ? Beaucoup, sans même parler des compétences partagées avec l’État ou l’Union européenne. On continue pourtant de s’étonner que les citoyens votent selon des considérations nationales aux élections locales. Mais comment pourraient-ils voter sur un bilan ou un projet sans comprendre les responsabilités de chacun, du maire au conseiller départemental, du Président d’agglomération au Président de Région?

La démocratie à la traine d’un « retour au local » généralisé

Et pourtant, les évolutions de société montrent une attente de « relocalisation » dans tous les domaines : agriculture et alimentation, développement économique, protection de l’environnement, santé, éducation… Quels que soient les enjeux, les citoyens font aujourd’hui davantage confiance – à tort ou à raison – aux acteurs de proximité pour prendre les meilleures décisions, pour les écouter, pour leur proposer une alimentation de qualité, une formation adaptée ou un projet politique.

Certes, cette attente de proximité répond aux dérives d’un monde de plus en plus globalisé : pollutions et réchauffement climatique, scandales sanitaires, effondrement d’économies locales, sentiment croissant d’une disparition des particularismes locaux… Tout cela favorise bien entendu un retour au « local » perçu à la fois comme plus humanisé et davantage digne de confiance. De nombreuses entreprises surfent sur cette vague, mais aussi des associations ou des mouvements citoyens. Depuis longtemps. Seule la démocratie est à la traîne.

Recréer une fierté locale ne passe pas nécessairement par la célébration de son « identité »

Et pourtant, il y a urgence à clarifier la répartition des compétences, si l’on veut éviter de passer de crises en crises : d’une crise de l’Union européenne à une crise séparatiste, de crise des États à celle de la démocratie. Il y a aussi urgence à redonner des marges de manœuvre aux territoires, au risque de favoriser une extrême-droite qui a toujours su prospérer sur cette « terre qui ne ment pas » comme sur le sentiment d’abandon croissant existant dans les villes moyennes et les zones rurales.

Laurent Wauquiez – tout à sa stratégie de convaincre l’électorat frontiste – l’a compris, multipliant les déclarations d’amour à « ce vieux pays si émouvant », qu’il préfère « au triste village global qui n’est que la vitrine déshumanisée d’un monde sans racine ».

Ne laissons pas nos territoires devenir « vieux », ne les laissons pas devenir « si émouvants » et recroquevillées sur leurs « racines »: car c’est bien d’une nouvelle fierté, d’une nouvelle modernité et d’un nouveau modèle démocratique dont ces territoires ont aujourd’hui besoin. Bien davantage que la célébration du passé qui ne conduirait qu’à mieux nier leur avenir.

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