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Pape François : «J'ai pleuré en demandant pardon aux Rohingyas»

Dans l’avion du retour vers Rome, le pape François s’est livré à une longue conférence de presse où il est revenu sur les étapes fortes de son voyage en Birmanie et au Bangladesh. Rencontrer des représentants Rohingyas était pour lui « ‘La’ condition du voyage ».

Envoyé spécial,

Dans l’avion du pape

C’est l’ultime rituel des voyages du pape. Il est presque devenu une institution. A peine décollé dans l’avion du retour vers Rome, le pape François, quel que soit son état de fatigue, ne raterait pour rien son rendez-vous avec la presse qui l’accompagne. Les questions des journalistes sont posées par groupes linguistiques. Selon le temps de vol le pape accorde, un quart d’heure et parfois près d’une heure comme ce fut le cas samedi soir, 2 décembre 2017, lors de son retour du Myanmar et du Bangladesh, le 21ieme voyage du pontificat.

François semble toutefois moins apprécier que les journalistes posent des questions qui ne concernent pas le voyage. Non qu’il refuse de répondre tout azimut comme il le faisait volontiers au début de son pontificat – au risque, parfois, de formulations hasardeuses -, mais samedi soir, il a lui-même a imposé cette restriction. Très concentré sur son voyage il souhaitait ne pas sortir de ce sujet. Sa mise au point fut d’ailleurs exprimée assez sèchement après une question sur le nucléaire. Il y a répondu mais ce fut le seul «hors sujet» de cette conférence de presse.

Deux pays, onze discours et vingt-quatre cérémonies en six jours

Sur un autre plan le pape est apparu très normalement fatigué après un tel marathon et surtout très présent. Il ne toussait plus comme ce fut le cas au début de cette semaine asiatique. Celui qui fêtera son 81° anniversaire, dans deux semaines, le 17 décembre prochain, a donc une nouvelle fois démontré une incroyable énergie et une très forte capacité de résistance. En six jours, il aura visité deux pays chauds, prononcé onze discours et présidé la bagatelle de vingt-quatre cérémonies!

Le pape François quitte le Bangladesh après trois jours de visite, le 2 décembre 2017.
Le pape François quitte le Bangladesh après trois jours de visite, le 2 décembre 2017. HANDOUT/AFP

Un dernier détail: il est d’usage que la compagnie aérienne du pays visité raccompagne le pape à Rome, alors qu’Alitalia tient toujours le monopole de l’aller. Samedi soir, un large Boing 777 de Bangladesh Airlines, Biman, accueillait donc le pape catholique pour un trajet de neuf heures. Ce qui fut l’occasion d’une scène très cocasse: alors que tous les journalistes attendaient le pape pour la conférence de presse par le côté gauche de l’appareil – l’homme en blanc occupe le premier siège près de la porte avant sur le flanc gauche de l’appareil – un membre de l’équipage, en costume de pilote, trois barrettes, la barbe bien taillée, sans casquette mais coiffé d’un chapeau musulman blanc et revêtu d’un pantalon laissant apparaître nettement ses chevilles, est soudainement apparu par le côté droit de la carlingue avec un petit… tapis à la main! Il s’est rendu le plus naturellement du monde au fond de l’avion pour accomplir sa prière, à l’heure dite et en direction de la Mecque, toujours indiquée dans les compagnies de pays musulmans. Le pape arriva presque aussitôt et sa conférence de presse commença!

Le pape fraçois à Dacca au Bangladesh.
Le pape fraçois à Dacca au Bangladesh. MUNIR UZ ZAMAN/AFP

Un «silence» calculé sur les «Rohingyas»

Interrogé sur le fait que le pape ait longuement attendu avant de prononcer le mot «Rohingyas» – du nom de cette ethnie musulmane dont 620 000 ressortissants sont actuellement réfugiés au Bangladesh après avoir été chassés militairement du Myanmar fin août 2017 – il a commencé par se justifier. François avait «déjà parlé» de ce sujet sur la place Saint-Pierre, le 27 août 2017. «On savait donc ce que je pensais sur le sujet». Mais «la chose la plus importante pendant ce voyage était que le message passe». Et pour cela «il fallait dire les choses pas à pas». Et d’observer: «j’ai compris que si j’avais prononcé ce mot dans un discours officiel» ou «si j’avais lancé publiquement une dénonciation» cela aurait interrompu le dialogue car «l’agressivité ferme les portes». Le pape a donc préféré «décrire des situations», évoquer des questions de «droits», de «citoyenneté», «ce qui m’a permis d’aller plus loin lors des entretiens privés». Au total, il s’est estimé «satisfait» du résultat: «Le message est passé».

«Quand j’ai demandé pardon aux Rohingyas, je pleurais»

Le Pape a aussi raconté pourquoi lors d’une cérémonie interreligieuse, vendredi soir à Dacca, dans la capitale du Bangladesh, il avait fini par lancer ce cri en faveur des Rohingyas: il leur a demandé «pardon» mais il ajouté cette phrase marquante: «Aujourd’hui, la présence de Dieu, s’appelle aussi Rohingyas» (nos éditions du 2 décembre). Ce moment fut la clé déplacement. François a alors révélé que cette rencontre avec les 16 représentants de l’ethnie Rohingyas était pour lui «‘La’ condition du voyage». Il fut même question, dans un premier temps, d’aller les rencontrer, sur place, dans un camp: «j’aurais aimé m’y rendre, a-t-il témoigné, les choses ont été étudiées mais cela n’a pas été possible».

Le pape François visite les fidèles de l'Eglise du Saint Rosaire, le 2 décembre à Dacca (Bangladesh).
Le pape François visite les fidèles de l’Eglise du Saint Rosaire, le 2 décembre à Dacca (Bangladesh). NOAH SEELAM/AFP

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Finalement des «tractations» avec «le gouvernement du Bangladesh» ont permis le transfert de ces réfugiés de leur camp vers la capitale à la rencontre du pape. François «très heureux» de pouvoir les saluer «un à un» a toutefois glissé qu’il avait dû «se fâcher» – «je suis un pêcheur» a-t-il alors noté – quand «quelqu’un qui n’était pas du gouvernement» demanda à ces seize Rohingyas de redescendre de l’estrade. Le pape s’est interposé en rétorquant: «respect! respect!». Puis, «voyant que je ne pouvais pas les laisser partir sans leur dire un mot j’ai demandé le micro et j’ai commencé à parler… Je sais que j’ai demandé pardon à deux reprises (verbatim du message dans nos éditions du 2 décembre ndlr.) mais je ne me souviens plus de ce que j’ai dis. Je pleurais à ce moment-là… je cherchais à ne pas le montrer mais eux aussi, pleuraient». Et François de conclure «le message est finalement passé! Une partie était programmée, l’autre a été spontanée. Toutes les couvertures des journaux en ont parlé. Je n’ai pas entendu de critiques.»

Daech serait-il infiltré chez les Rohingyas?

François a reconnu que des «groupes terroristes essayaient de profiter de la situation Rohingyas qui sont des personnes de paix». Précisant alors «il y a toujours un groupe fondamentaliste dans toutes les ethnies et dans toutes les religions. Nous aussi, les catholiques, nous en avons.» Il a surtout constaté que «les militaires justifiaient leur intervention à cause de ces groupes» mais qu’il «n’avait pas parlé avec ces gens» fondamentalistes mais avec «les victimes que sont le peuple Rohingyas». Car, «d’un côté, ils souffrent de la discrimination et de l’autre on les accuse d’être défendus par les terroristes». Si «des Rohingyas sont enrôlés dans Daech, cela représente un groupe fondamentaliste extrémiste très peu nombreux».

«Je n’ai pas négocié la vérité» avec le général Birman

Interrogé sur le contenu de ses conversations privées avec le général Min Aung Hlaing, le chef de l’armée du Myanmar, le pape n’a pas levé le coin du voile mais a tout de même précisé: «Ce général a demandé à parler. Je l’ai reçu. Je ne ferme jamais la porte. Tu demandes à parler, tu viens. On ne perd jamais à parler. On gagne toujours. Ce fut une belle conversation. Je ne peux pas en parler car elle était privée. Mais je n’ai pas négocié la vérité. Je l’ai fait de telle sorte qu’il comprenne un peu que la voie choisie lors de la mauvaise période [la dictature militaire, ndlr. ], si elle était aujourd’hui restaurée, ne serait pas viable. Ce fut une belle rencontre, civilisée». Il ajoute: «J’ai utilisé les mots pour réussir à faire passer le message. Quand j’ai vu que le message était accepté, j’ai osé dire tout ce que je voulais dire.»

Rencontre etre le pape Fraçois et des représentats des réfugiés Rohingyas, le 1er décembre à Dacca au Bangladesh.
Rencontre etre le pape Fraçois et des représentats des réfugiés Rohingyas, le 1er décembre à Dacca au Bangladesh. VINCENZO PINTO/AFP

Il est «présomptueux» de critiquer Aung Sann Suu Kyi

Quant à sa rencontre avec le prix Nobel de la Paix, premier ministre, Aung San Suu Kyi, François qui l’a ouvertement soutenue pendant son voyage, n’a pas révélé de détails, sinon qu’il a souligné combien il était facile – voire «présomptueux» – de porter des jugements sur sa politique, surtout sans savoir «ce qui est vraiment possible de faire ou pas». «J’ai entendu tout cela, j’ai entendu les critiques» mais «la situation politique du Myanmar correspond à une nation politiquement en croissance. C’est une nation en transition. Il faut donc toujours regarder devant, voir le pays en construction.»

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Sans illusion toutefois. «Cela ne sera pas facile d’aller vers un développement constructif tout comme il ne sera pas facile non plus de revenir en arrière.» Notamment parce que la «conscience de l’humanité» n’est plus la même «depuis que les Nations Unies ont dit que les Rohingyas sont la minorité religieuse et ethnique la plus persécutée au monde».

«Un voyage en Chine fera du bien à tous»

A l’origine, ce 21ième voyage international du pape François devait couvrir l’Inde et le Bangladesh. Un projet qui a été abandonné. Car «pour visiter l’Inde, il faut un seul voyage. En raison des diverses cultures de l’Inde, il faut aller au sud, au centre, à l’est, au nord-est, au nord…. J’espère pouvoir le faire en 2018, si je suis en vie».

En revanche «le voyage en Chine n’est pas en préparation pour le moment» mais «il n’y a rien de caché: cela me plairait tellement de visiter la Chine!». «Un dialogue politique existe avec ce pays surtout pour l’Eglise chinoise. Il y a notamment la question de l’Eglise patriotique et celle de l’Eglise clandestine. On doit procéder, pas à pas, avec délicatesse, comme ce qui se fait à présent, lentement. Il faut de la patience. Les portes du cœur sont ouvertes. Un voyage en Chine fera du bien à tous».

Le pape François rencontre les fidèles chréties de Dacca, le 1er décembre 2017.
Le pape François rencontre les fidèles chréties de Dacca, le 1er décembre 2017. PRAKASH SINGH/AFP

Convertir «n’enthousiasme» pas François

A la question de savoir qu’elle était la priorité du pape, le dialogue interreligieux ou l’évangélisation, le pape François a rétorqué: «Evangéliser n’est pas faire du prosélytisme. L’Eglise grandit, non pas par prosélytisme, mais par attraction, c’est-à-dire par le témoignage. C’est ce qu’a dit le pape Benoit XVI.» Et de constater: «l’Esprit Saint travaille à travers ce témoignage. C’est ensuite que viennent les conversions. Nous ne sommes donc pas très enthousiastes à l’idée de faire subitement des conversions». François a alors raconté l’anecdote d’un jeune aux JMJ de Cracovie qui lui demandait comment «convertir» un ami qui ne croyait pas en Dieu. Réponse du pape: «la dernière des choses à faire est de ‘dire’ quelque chose. Vis ton Evangile, alors lui te demandera: ‘Pourquoi vis-tu comme cela?’. Toi, fais, Lui cherchera. Et laisse l’Esprit Saint l’activer’. Car l’Esprit Saint démontre force et la douceur lors des conversions. Nous ne sommes que des témoins de l’Evangile». Pour François, «il ne s’agit donc pas de convaincre mentalement, avec la raison et l’apologétique. C’est l’Esprit Saint qui accomplit la conversion». La «priorité» pour lui est «le témoignage, le respect, par qui se fait la paix. La paix se brise quand commence le prosélytisme. Le prosélytisme n’est pas évangélique».

L’arme nucléaire est à «la limite» de l’illicite

Interrogé dans le contexte de la tension entre la Corée et la Chine sur la licéité de l’arme nucléaire, le pape François a lancé: «aujourd’hui, nous sommes à la limite! Cela peut se discuter mais c’est mon opinion: j’en suis convaincu… nous sommes à la limite de la licéité de posséder et d’utiliser les armes nucléaires». Au-delà du «risque de destruction de l’humanité» et de l’augmentation des armes nucléaires, «ce qui a changé, c’est leur sophistication et leur cruauté. Nous sommes en capacité de détruire les personnes, sans toucher les structures. Nous sommes à la limite… Et parce que nous sommes à la limite, je me pose cette question. Et cela – non du point de vue du magistère pontifical, mais c’est une question que se pose un pape: aujourd’hui, est-il licite de maintenir des arsenaux nucléaires comme ils sont? Pour sauver la Création, pour sauver l’humanité, n’est-il pas nécessaire de retourner en arrière?». Concluant: «nous sommes aujourd’hui au point où par cette culture, l’homme détient en ses mains la capacité de créer une inculture: celle de la destruction. Pensons à Hiroshima et Nagasaki.»

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