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Selon Elena Ferrante, «la force des Weinstein, c'est de n'éprouver aucune honte»

L’auteure italienne, qui cultive l’anonymat, explique dans un entretien à L’Obs que «l’histoire de Lila et Lena était terminée» et a abordé des sujets aussi variés que la conception de son œuvre, l’affaire Weinstein, le féminisme ou encore Naples. Extraits.

Elena Ferrante a brisé le silence. À l’occasion de la parution de L’Enfant perdue, le dernier volume de sa saga napolitaine L’Amie prodigieuse, la romancière la plus mystérieuse du monde livre quelques confidences à L’Obs sans révéler son identité.

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Phénomène d’édition aux dizaines d’exemplaires vendus à travers le monde, la romancière raconte les histoires tourmentées de Lena et Lila, deux amies issues des faubourgs populaires de Naples. Parfois séparées, parfois réunies, mais toujours connectées par le lien indestructible de l’amitié qui les a profondément construites.

«Ces dernières années, un certain mépris s’est répandu parmi les nouvelles générations de femmes envers le féminisme de leurs mères et de leurs grands-mères»

Elena Ferrante

«Lorsque j’écris, je puise dans des parts de moi et de ma mémoire qui sont fuyantes, incertaines, et qui me mettent mal à l’aise. D’après moi, un récit mérite d’être écrit seulement s’il vient de là», explique-t-elle en parlant de sa saga comme d’un acte quasi libérateur. «Par le passé, j’ai eu beaucoup de mal avec l’écriture. J’ai toujours écrit, depuis l’adolescence, mais avec difficulté, et en général je n’étais pas satisfaite du résultat. Avec cette très longue histoire, cela s’est passé autrement. Le premier jet est sorti tout seul, sans rencontrer d’obstacles: le pur plaisir de raconter a été le plus fort. Même le travail des années suivantes m’a surprise par sa légèreté, ce fut comme une fête permanente».

Le quatrième tome de «L'amie prodigieuse» sera le dernier.
Le quatrième tome de «L’amie prodigieuse» sera le dernier. gallimard

Si pour l’auteur, la meilleure condition pour travailler est l’état amoureux, il en va autrement de la maternité: «Selon mon expérience, la maternité a certainement la capacité d’anéantir le besoin d’écrire». Une pensée forte qui traverse le roman à travers le personnage de Lena.

Concernant l’actualité, l’hebdomadaire n’a pas manqué de l’interroger sur l’énorme scandale du producteur hollywoodien Harvey Weinstein. «Je crois que l’affaire Weinstein a mis en lumière ce que les femmes ont toujours su et toujours plus ou moins tu […] Hausser le ton, dire “me too”, me semble une bonne chose, mais seulement si nous gardons le sens de la mesure: les excès nuisent aux causes justes […] La force des Weinstein, c’est de n’éprouver aucune honte», estime la romancière.

C’est également l’occasion pour Elena Ferrante, dont on ignore si elle est un homme ou une femme, de parler féminisme. «Ces dernières années, un certain mépris s’est répandu parmi les nouvelles générations de femmes envers le féminisme de leurs mères et de leurs grands-mères. Ces jeunes ont l’air convaincu que les quelques droits dont nous disposons sont des biens naturels, et non le fruit d’une dure bataille culturelle et politique. J’espère que les choses vont changer, qu’elles vont réaliser que nous vivons dans une position d’infériorité depuis des millénaires et qu’il faut continuer la lutte», explique l’auteure.

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Enfin, Elena Ferrante ne pouvait clore cet entretien sans un mot pour la ville où tout a commencé. «À Naples, il faut bien de la chance pour ne pas être au moins effleuré par la violence sous quelque forme que ce soit, explique-t-elle. Autrefois, je pensais que c’était la seule ville où la légalité ne cessait de perdre ses contours et de se confondre avec l’illégalité, la seule ville où les meilleurs sentiments pouvaient brusquement devenir les pires, comme ça, sans transition. Aujourd’hui, j’ai l’impression que le monde entier, c’est Naples. Au moins, Naples a le mérite de s’être toujours montré sans aucun voile». À la différence d’Elena Ferrante, il faut le souligner.

L’Enfant perdue, Elena Ferrante, Gallimard, 560 pages, 23,50 €.

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