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Thierry Lepaon: «On sait quel enfant sera en difficulté à l'écrit dès 5 ans»

INTERVIEW – En France, plus de deux millions de personnes sont en situation d’illettrisme. Un phénomène qui augmente avec l’âge. Le président de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme explique au Figaro les raisons de ce fléau. Il exposera ses objectifs ce vendredi auprès du cabinet du Premier ministre.

3 000 000. C’est le nombre de personnes âgées de 18 à 65 ans en situation d’illettrisme après avoir été scolarisées en France. Le chiffre est inquiétant et pourtant, il est en nette régression selon une enquête réalisée par l’Agence Nationale de Lutte contre l’Illettrisme (ANLCI).

Si nombre d’outils ont été mis en place pour lutter contre ce fléau du quotidien et aider «ces invisibles» qui ont développé des «stratégies de contournement», ainsi que nous le précise Thierry Lepaon, il demeure encore difficile d’assurer un lien entre la détection de l’illettrisme et son action. Le chef de la délégation interministérielle à la langue française pour la cohésion sociale explique au Figaro les raisons de ce phénomène et annonce ses prochaines missions.

LE FIGARO – Il existe dans l’esprit du grand public un amalgame entre analphabétisme et illettrisme. Comment les différencier?

Thierry Lepaon – L’analphabétisme concerne celles et ceux qui n’ont jamais eu l’occasion d’apprendre l’écriture ou la lecture. À l’inverse, l’illettrisme concerne celles et ceux qui ont été scolarisés en France et qui sortent du système scolaire en ne sachant ni lire ni écrire ou qui ont, ce que l’on appelle, des «mal acquis». Cela signifie qu’ils n’ont jamais pu mettre en place les savoirs premiers qu’on leur avait dispensés.

Sait-on combien de personnes sont touchées à l’heure actuelle par l’illettrisme en France?

Il y a 2.5 millions de gens en situation d’illettrisme dans l’Hexagone et 500 000, en Outre-Mer. On sait qu‘il y a trois autres millions de Françaises et de Français qui ont du mal à comprendre un texte simple. Ils savent par exemple prendre le métro mais se retrouvent impuissants devant un énoncé.

Y a-t-il certaines régions, tranches d’âge, professions davantage touchées par ce fléau?

La France est divisée en deux. Les situations d’illettrisme sont plus fortes au-dessus de la Loire. Elles coïncident avec les courbes de la misère, de la pauvreté en France. Quand vous mettez deux calques et que vous comparez les régions, les départements, ces courbes sont parallèles. Il ne s’agit pas d’un phénomène naturel mais d’une question sociale. Plus le milieu de vie est dégradé plus les difficultés sont majeures. Plus elles sont multiples et plus il y a de situations d’illettrisme.

«L’État s’est historiquement désengagé de la lutte contre l’illettrisme»

Celles-ci sont mesurées dans notre pays par des enquêtes qui concernent les personnes entre 18 et 65 ans. Contrairement à ce que l’on pense ce n’est pas tant un phénomène chez les jeunes qu’un phénomène de masse chez les personnes les plus âgées. On sait que l’illettrisme augmente avec l’âge. Il y a des gens qui ont appris à lire et à écrire mais qui ont perdu leurs connaissances avec le temps. Ce n’est pas comme le vélo!

Cette problématique concerne davantage les professions du bâtiment, du nettoyage, de l’entretien, de l’agriculture, de l’agroalimentaire et industrielles notamment les entreprises de main-d’œuvre. Mais ces personnes sont difficiles à identifier, car ce sont des invisibles, des gens qui ont des stratégies de contournement. Cela se constate par exemple à un guichet, lors de la rédaction d’un chèque. Ils vous diront qu’ils auront oublié leurs lunettes pour éviter de le remplir ou des phrases telles «Il faut que j’en parle avec mon mari», «Je vais faire ça avec mon fils tranquillement».

Qu’est-ce qui est mis en place pour pallier l’illettrisme en France?

Il faut savoir que l’État s’est historiquement désengagé de la lutte contre l’illettrisme pour plusieurs raisons. l’Éducation nationale a toujours admis difficilement réussir avec 95% des élèves mais échouer avec 5% d’entre eux. Dans le monde des entreprises il est, par ailleurs, difficile d’avouer travailler avec des gens qui ne savent ni lire ni écrire.

L’État a donc délégué ces questions au monde associatif sous l’angle de la solidarité. Et non pas sous l’angle de l’accès à la citoyenneté. Pour 96% des personnes concernées par l’illettrisme, il n’y a aucune remédiation à l’heure qu’il est.

«On parle beaucoup de décrocheur dans notre société, mais je ne crois pas au décrochage. Je crois à ceux qui n’ont pas accroché»

À qui la faute?

Les conditions sociales sont les principaux facteurs de ce problème. On sait par exemple dès l’âge de quatre ou cinq ans quel enfant va être en immense difficulté avec l’écriture et la lecture. Si la détection se faisait comme elle se doit, on pourrait leur donner un accompagnement différencié et endiguer leurs difficultés. Par ailleurs, on a la chance dans notre pays d’avoir les journées défense citoyenneté (JAPD), qui permettent de détecter 5% de jeunes en difficultés. Mais il n’y a pas encore aujourd’hui assez de liens entre la détection et l’action.

On parle beaucoup de «décrocheurs» dans notre société, mais je ne crois pas au décrochage. Je crois à ceux qui n’ont pas accroché.

Qu’allez-vous prochainement mettre en œuvre pour lutter contre l’illettrisme?

Je rencontre le cabinet du Premier ministre ce vendredi 17 novembre. Je lui ai fait 28 recommandations qui permettraient d’atteindre notre objectif, celui de mobiliser 50 millions d’euros par an, en plus des sommes déjà budgétisées. C’est un objectif qui a été élaboré par France Stratégie, un outil au service du Premier ministre.

Je soutiens par ailleurs le lancement de l’application 1001 Lettres, qui intervient ce mercredi 15 novembre. Il s’agit d’une méthode ludique pour apprendre. Elle s’adresse à la fois à ceux qui sont au travail et ceux qui n’y sont pas. Proposé par l’opérateur Opcalia, organisme paritaire collecteur agréé, cet outil est mis gratuitement à la disposition de tous.

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