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"Une mesure imbécile" : quand la France a commencé à limiter la vitesse

A partir du 1er juillet 2018, on roulera en France à 80 km/h maximum sur les routes sans séparateur central, vient d’annoncer le gouvernement. Parce qu’en 2016, pour la troisième année consécutive, le nombre de morts sur les routes a augmenté (3.469 tués), ce qui n’était plus arrivé depuis le début des années 1970, et qu’en 2017 les résultats stagnaient.

Et on entend plaintes et critiques : l’association 40 millions d’automobilistes, vent debout contre la mesure depuis des semaines, a lancé début décembre une pétition – comme, côté politique, le Front national à présent.

Les routes secondaires limitées à 80 km/h : est-ce efficace pour réduire la mortalité ?On voit aussi parmi les critiques de cette nouvelle limitation le président de Debout la France, Nicolas Dupont-Aignan, qui parle d’une « mesure inutile et coûteuse », ou encore le vice-président des Républicains, Guillaume Peltier, qui réclame « des solutions profondes et concrètes plutôt que des solutions marketing ».

A l’inverse, selon Claude Got, ancien vice-président et président du conseil scientifique du Ceesar (Centre européen d’études de sécurité et d’analyse des risques) interrogé par « Sciences et avenir », « le lien entre vitesse et accidents est prouvé par pas moins de 115 études scientifiques ».

Il y a 45 ans, 5 fois plus de morts sur les routes

Mais comment cela s’est-il passé voici 45 ans, en cette année 1973 où le gouvernement de Pierre Messmer, sous la présidence de Georges Pompidou, décidait d’instaurer une limite de vitesse obligatoire ? La France connaissait alors un nombre énorme de morts dans les accidents de la route, 5 fois plus qu’aujourd’hui alors que depuis le trafic a été multiplié par 2,4 : en 1972, il y avait eu plus de 18.000 tués et 387.000 blessés.

Pour retrouver le contexte et les arguments de l’époque, nous avons scruté les archives de « l’Obs » – qui s’appelait alors « le Nouvel Observateur » –, les chiffres d’antan et les vidéos de l’INA.

Mourir pour un week-end (Le Nouvel Observateur n° 442 du 30 avril 1973) Début juillet 1965, la Prévention routière indique prévoir pour l’été 4.000 morts sur les routes (on avait dépassé 11.000 tués pour toute l’année 1964).

Le 13 novembre 1968, après une Toussaint meurtrière – 200 morts -, le ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin plaide pour une limitation de la vitesse sur la route. On en débat à la télévision :

En 1973, fini les « et si » : la vitesse est limitée (décret du 28 juin 1973) :

« En dehors des agglomérations, et sauf sur les autoroutes, la vitesse des véhicules est limitée à 100 kilomètres par heure. »

Les radars routiers, des « pompes à fric »? En fait, pas tellementLe Premier ministre, Pierre Messmer, présente la mesure (parallèlement, la ceinture de sécurité à l’avant devient obligatoire hors agglomération – en ville, ce sera en 1979, et à l’arrière en 1990). Dans le reportage ci-dessous, il est question, déjà, de radars :

Le 30 novembre 1973, Pierre Messmer va à nouveau justifier une réduction de la vitesse, mais cette fois dans le contexte de la crise pétrolière (après la guerre du Kippour, les pays de l’Opep augmentent de 70% le prix du pétrole).

Parmi les mesures qu’il présente, il y a une seconde limitation de vitesse, ramenée sur route de 100 à 90 km/h et sur autoroute à 120 km/h (décret du 3 décembre 1973) : c’est donc pour une raison économique, et non de sécurité routière, qu’est prise cette décision de réduction supplémentaire de la vitesse (à partir de 6 min 15 dans cette vidéo). 

Cette année-là, le sujet est largement débattu. En avril 1973, « le Nouvel Observateur » met en couverture la photo choc d’un accident mortel et titre « Mourir pour un week-end ».

Accident automobile mortel en couverture du Nouvel Observateur du 30 avril 1973« Le Nouvel Observateur » n°442 du 30 avril 1973

Le dossier de François Dupuis et Michel Bosquet (alias André Gorz) fait ce constat :

« Inlassablement répétés à chaque ‘départ de fête’ et à chaque rentrée, les avertissements ne servent plus à rien : les Français continuent à rouler vers la mort. »

Il souligne d’entrée les 125 morts du week-end de Pâques et égrène une série d’accidents et son cortège de morts, de handicapés et de mutilés. Pour observer que la France « tolère sans réagir le plus grand massacre continu de son histoire ».

« Seule la répression est efficace »

Le dossier évoque l’argument – décidément éternel, puisqu’on l’entend toujours (« la limitation à 80 km/h, c’est pour gagner de l’argent avec les radars ! ») – des automobilistes vaches à lait, pour le contrer. L’article expose les frais d’entretien des routes et le coût des morts et des blessés : « Pour l’Etat, il n’y a pas de bénéfice, simplement un transfert. »

« ‘Au moins pourrait-on envisager de diminuer les accidents en améliorant le réseau routier, en supprimant les mauvais carrefours’, affirment les automobilistes. On le fait. On a aménagé plus de 400 ‘points noirs’ en 1972.

Seulement, constatent les experts de l’équipement routier, ‘un carrefour dangereux à 50 km/h devient, une fois amélioré, dangereux à 100 km/h. Et la plupart des automobilistes le prennent deux fois plus vite. »

Et François Dupuis cite l’exemple américain :

« En fait, vouloir éduquer l’automobiliste est une utopie. Seule la répression est efficace. Aux Etats-Unis, où la vitesse est limitée à 95 km/h, où le port de la ceinture est obligatoire, où les vieilles voitures (responsables de 30% des accidents en France) sont soumises à des contrôles réguliers, on meurt beaucoup moins qu’ailleurs.

Là encore les chiffres placent la France au ban des sociétés civilisées : neuf tués pour cent millions de kilomètres parcourus chez nous, sept en Allemagne, cinq en Italie, quatre en Grande-Bretagne et trois aux Etats-Unis. »

L’opinion publique évolue, relève le journaliste : « Le dernier sondage Sofres indiquait que 79% des automobilistes étaient favorables à une limitation de vitesse. » Moins de deux mois plus tard, le gouvernement limitait la vitesse sur route à 100 km/h.

Le 17 mai 1973, les habitants de Mazamet (Tarn) s’allongent pour dénoncer la mortalité routière, alors équivalente en un an au nombre d’habitants de cette ville.

La vitesse, « facteur de sécurité » pour un pilote d’essai

Tout le monde ne partageait pas l’avis de François Dupuis sur la nécessité de limiter et réprimer… y compris dans les colonnes de notre hebdomadaire : dans « le Nouvel Observateur » du 18 juin 1973, un article d’une page, titré « Mourir à cent à l’heure », critique la décision annoncée une semaine plus tôt par le gouvernement.

L’auteur anonyme, « un ancien pilote d’essai », se plaint d’entrée que « la démagogie a triomphé », et dénonce « une opération para-publicitaire destinée à apaiser la masse alarmée des automobilistes français à la veille de vacances que l’on prévoit sanglantes ».

Pour cet expert masqué, le problème n’est pas la vitesse, c’est :

« L’incompétence des conducteurs à maîtriser leur véhicule. C’est là qu’il fallait attaquer. À la racine du mal, plutôt qu’à l’une de ses manifestations.

Le gouvernement s’en est bien gardé. À la rigueur, il a préféré l’autoritarisme : il ne s’agira pas de conduire mieux mais moins vite. »

Prêchant pour une attribution moins « dérisoirement laxiste » du permis de conduire et pour des « stages obligatoires de perfectionnement pour tous ceux qui en sont déjà titulaires », notre ex-pilote d’essai sort un argument qui, quatre décennies plus tard, semble éternel :

« Chacun s’accorde à accuser la vitesse de tout le mal. Quelle erreur ! Dangereuse si elle est pratiquée par un incompétent, elle devient, entre les mains d’un bon conducteur, un facteur de sécurité parce qu’elle provoque la concentration, qui, en définitive, est la meilleure arme dont on dispose contre l’accident. »

Et l’opposant à la limitation de vitesse, il déplore le futur « divorce de la voiture d’avec l’homme » :

« Autrefois, conduire était un plaisir. Aujourd’hui, c’est une nécessité. Demain, ce sera une corvée. »

« L’automobiliste n’est plus roi, mais sujet »

Ce débat se poursuit dans les colonnes du « Nouvel Obs » le mois suivant. Le 2 juillet 1973, un dossier « Route : le procès de la vitesse » confronte les points de vue de deux journalistes. « Pour Jean-Francis Held, la limitation est un leurre tant qu’on ne l’assortit pas d’autres mesures et qu’on ne tient pas compte du comportement des conducteurs. Pour François Dupuis, les mesures prises aujourd’hui seront suffisamment justifiées par quelques centaines de morts en moins cet été. »

Le second cite maintes statistiques – comparaison entre la France et d’autres pays, rapport de l’Observatoire national de sécurité routière – et évoque trois accidents graves récents (dont l’un où le responsable avait déjà derrière lui près de trente accidents). Et François Dupuis se félicite de ce que « une véritable politique de l’automobile est peut-être en train de s’ébaucher en France. Sans doute fait-elle grincer des dents » :

« Aucun pays n’a encore trouvé de remède plus efficace contre l’hécatombe de la route que la limitation de vitesse. Partout, psychologues et sociologues l’ont confirmé, cette limitation amorce un changement dans le comportement de l’automobiliste. Il n’est plus roi, mais sujet. Il commence à regarder son automobile comme un moyen de transport plutôt que comme un objet de libération de pulsions instinctuelles. »

« Un bon chauffeur au volant d’une Citroën Maserati »

Jean-Francis Held met, lui, en garde contre les escargots, affirmant que l’on peut être « un très bon ‘assassin du volant’ à cent à l’heure ». Certes, admet-il, « la limitation de vitesse va nous épargner quelques dizaines de morts par an dans la foule des massacrés du dimanche », mais il y a aussi là, selon lui, « un contresens flagrant ».

Et le journaliste reprend l’antienne du bon conducteur roulant vite :

« Un bon chauffeur à 160 km/h au volant d’une Citroën Maserati, est-il plus dangereux qu’un cafouilleur qui s’énerve à 110 à bord d’une X… ou d’une Y… aux pneus pourris et à la direction approximative ? »

Dans le même dossier, le courrier des lecteurs donne également des avis pour le moins variés.

Un lecteur d’Altkirch critique la notion de « ceux qui savent conduire » des opposants à la limitation :

« Qui sont ces conducteurs qui détiennent ainsi une grâce spéciale ? Ne serait-ce pas, par hasard, des individus qui se jugent déjà des êtres supérieurs, que ce soit une supériorité due à l’argent, au moral, à l’intelligence, au muscle, à ce que l’on veut. Enfin, des êtres qui se croient ‘d’exception’ ? »

Un lecteur de Meudon soutient la mesure gouvernementale :

« La vitesse n’est pas le seul facteur dans les accidents de la route ; mais c’est un facteur majeur » [il cite une étude publiée par « le Monde » du 3 juin 1973, émanant de compagnies d’assurances].

Mieux éduquer les conducteurs, c’est, à tout le moins, une entreprise de très longue haleine, à la limite, une sorte de vœu pieux comme de souhaiter que les hommes deviennent plus vertueux, afin de supprimer la guerre et le crime. »

« Une mesure inutile, incohérente et imbécile »

Un médecin de Malakoff ne croit pas à l’utilité de la limitation de vitesse, et vante au contraire le port obligatoire de la ceinture de sécurité :

« Tous les blessés graves et tous les ‘défigurés’ que nous avons été amenés à soigner dans un hôpital de province ne portaient pas de ceinture ; quant à ceux qui la portaient, nous n’avons jamais vu, parmi eux, de ‘défigurés’ ni de blessés réellement graves. […]

Tandis que la limitation de la vitesse à 100 km/h est une mesure inutile, incohérente et imbécile [parce que même à 100 km/h, la décélération lorsqu’une voiture heurte un arbre est suffisamment énorme pour] faire des dégâts. La limitation de la vitesse ne serait vraiment efficace et logique que si elle était fixée à 30 ou 40 km/h, par exemple. »

Un lecteur propose diverses mesures de sécurité au volant, un autre encore prône des innovations dans la conception des véhicules.

« Les Français conduisent comme des sauvages »

Plusieurs lecteurs (parmi les auteurs de la demi-douzaine de courriers publiés, il n’y a que des hommes) déplorent le comportement des Français au volant. Un lecteur de Lyon le souligne :

« Vous avez oublié un phénomène tout simple : l’agressivité au volant (‘Moi, je sais conduire et je ne vais pas traîner derrière cet incapable qui me précède’). On aimerait que nos experts aillent conduire quelques semaines en Grande-Bretagne. Là, règnent la discipline, la courtoisie, le respect de l’autre.

Et, malgré le taux de motorisation plus élevé qu’en France, le nombre des accidents est inférieur à nos records. Les Français au volant conduisent et se conduisent comme des sauvages. »

Quatre décennies plus tard, la Grande-Bretagne est restée le deuxième pays le plus sûr d’Europe (avec 30 décès par million d’habitants, après la Suède, à 27 décès) ; et la France fait un peu moins bien que la moyenne européenne (50 décès par million d’habitants).

Thierry Noisette, avec l’aide du service documentation

Thierry Noisette

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